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La décision prise par l’Inde dans ce territoire contesté pourrait avoir des répercussions jusqu’en Afghanistan. Analyse.

 

L’abrogation de l’autonomie du Jammu-et-Cachemire a fait sa première victime. Mercredi, à Srinagar, la capitale de cet État du nord de l’Inde, un manifestant est mort noyé dans le fleuve Jhelum en tentant d’échapper à la police. La ville est sous couvre-feu depuis l’annonce de la décision prise lundi par le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi. La vallée du Cachemire est coupée du monde: le réseau téléphonique et l’internet sont suspendus depuis dimanche.

 

Jusqu’à présent, le Jammu-et-Cachemire jouissait d’une autonomie au titre de l’article 370 de la Constitution. Puis, le ministre de l’Intérieur, Amit Shah, a annoncé l’abrogation de l’autonomie par un décret présidentiel confirmé par le parlement. Le statut politique de la région est une question sensible: l’Inde et le Pakistan se disputent la souveraineté du territoire depuis 72 ans. Les deux puissances nucléaires sont entrées en guerre quatre fois.

 

Islamabad a condamné l’abrogation lundi: «Le Pakistan exercera toutes les options possibles pour contrer ces mesures illégales.» Mardi, Amit Shah a répliqué que l’Inde entendait s’emparer du Cachemire sous contrôle pakistanais. Le premier ministre pakistanais, Imran Khan, a prévenu qu’une guerre pouvait éclater si un attentat frappait les forces indiennes au Cachemire. Delhi en tiendrait Islamabad pour responsable et bombarderait son voisin en représailles, comme ce fut le cas en mars: «Si l’Inde nous attaque, nous nous battrons jusqu’à la dernière goutte de sang», a lancé Imran Khan.

 

Le facteur afghan

 

Le changement de statut légal du Jammu-et-Cachemire plonge l’Asie du Sud dans l’incertitude et pourrait enflammer le conflit afghan. En juillet, Islamabad avait demandé aux Américains de faire pression sur l’Inde pour qu’elle reprenne les discussions sur le Cachemire. En échange, Islamabad offrait d’intervenir auprès des talibans afghans pour qu’ils fassent des concessions aux Américains et au gouvernement de Kaboul. Le Pakistan, qui héberge depuis plus de quinze ans des chefs talibans sur son territoire, dispose d’un levier d’influence. Et l’administration Trump veut accélérer le retrait de ses troupes d’Afghanistan d’ici à la présidentielle américaine de 2020.

 

En abrogeant l’autonomie, le gouvernement indien de Narendra Modi a mis un coup d’arrêt à tout dialogue. Cette nouvelle donne crée deux risques. Puisque Washington ne peut agir sur l’Inde, Islamabad va-t-il continuer de presser les talibans afghans à faire des concessions ? Les décideurs pakistanais ont coutume de répéter que «la paix en Afghanistan passe par le Cachemire». L’armée et le pouvoir civil risquent de tout faire pour que leurs alliés talibans contrôlent l’Afghanistan et gardent leurs distances avec l’Inde.

 

Risque d’attentats en Inde

 

L’autre risque porte sur le soutien des autorités pakistanaises aux djihadistes anti-indiens. En juillet, Islamabad a arrêté Hafiz Saeed, le chef du Lashkar-e-Taiba (LeT), après avoir interpellé, quatre mois plus tôt, quelques dizaines de militants du Jaish-e-Mohammed (JeM). Ces organisations djihadistes proches de l’establishment militaire sont responsables de dizaines d’attentats en Inde. Ces mesures sont intervenues alors que le Groupe d’action financière avait placé le Pakistan sur sa liste grise en 2018. Les pays membres de cette organisation estiment qu’Islamabad n’en fait pas assez pour stopper le financement des groupes terroristes.

 

L’abrogation de l’autonomie du Cachemire pourrait pousser les services de renseignement pakistanais à relancer leur soutien aux djihadistes. «La classe politique cachemirie a été humiliée et elle a perdu toute crédibilité. La colère va s’intensifier sur le terrain et le Pakistan pourrait en profiter. Le LeT et le JeM risquent de devenir bien plus actifs», avertit Happymon Jacob, professeur à l’Université Nehru de Delhi.

 

Preuve de la tension croissante entre les deux voisins, Islamabad a annoncé mercredi l’expulsion de l’ambassadeur indien et le rappel de son représentant à New Delhi. Les prochaines semaines seront décisives.

 

Emmanuel Derville 24Heures.ch le 7 août 2019.