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Des manifestants et parlementaires veulent restreindre le pouvoir politique des militaires. Dans le même temps, les États-Unis ont adopté des sanctions contre les plus hauts généraux en raison des exactions contre les Rohingya.

 

 

 

https://img.lemde.fr/2019/07/17/0/0/3500/2333/688/0/60/0/923381e_GGGMY03_MYANMAR-CONSTITUTION-_0717_11.JPGManifestation des partisans d’un amendement de la Constitution, à Rangoun, le 17 juillet. La Constitution birmane, adoptée du temps de la dictature, permet aux militaires de verrouiller nombre de mécanismes institutionnels. ANN WANG / REUTERS

 

 

 

L’armée birmane est sur la défensive : mardi 16 juillet, les États-Unis annonçaient des sanctions contre son commandant en chef, le général Min Aung Hlaing, et trois autres responsables, dorénavant interdits, ainsi que leur famille, de visa américain en raison des exactions commises contre les Rohingya depuis 2017. Mercredi 17 juillet, plusieurs milliers de manifestants occupaient les rues de Rangoun et d’autres villes du Myanmar, le front ceint d’un bandeau rouge « amendez la Constitution de 2008 » – celle-là même qui, adoptée du temps de la dictature, permet aux militaires de verrouiller nombre de mécanismes institutionnels.

 

L’ex-junte, qui a transféré le pouvoir à un gouvernement civil en 2011 puis organisé des élections en 2015, continue d’occuper un rôle disproportionné dans les institutions du pays. Néanmoins, elle fait face à un barrage de propositions venant des parlementaires dans le but de réduire ses prérogatives. La bataille feutrée qui débute a pour enjeu les prochaines élections générales, à l’automne 2020.

 

Réduire le quota des 25 % de sièges alloués aux militaires

 

La Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, détient la majorité au Parlement depuis les législatives de 2015, les premières élections libres depuis 1990, mais elle devra affronter les généraux et le PUSD (Parti de l’union, de la solidarité et du développement) qui les représente.

 

Les propositions en question sont issues d’un comité de 45 parlementaires que le gouvernement d’Aung San Suu Kyi a fait adopter au Parlement en janvier 2019, contre l’avis des militaires, qui contrôlent automatiquement 25 % des sièges.

 

Ce comité a présenté ses recommandations lundi 15 juillet. L’une des principales propositions des députés de la LND, selon leurs déclarations à la presse, serait de réduire le quota des 25 % de sièges alloués aux militaires en plusieurs phases, pour parvenir à 5 % à partir de 2031.

 

Le parti d’Aung San Suu Kyi voudrait aussi faire baisser de 75 % à 66 % le seuil des votes nécessaires pour amender la Constitution, et supprimer la clause qui interdit au président et au vice-président du pays d’avoir un conjoint étranger ou des enfants ayant la nationalité d’un autre pays. Cet article empêche la prix Nobel de la paix de diriger le pays autrement que par un poste de conseillère spéciale créé à son intention. Aung San Suu Kyi est en effet la veuve d’un Britannique, décédé en 1999. Ses enfants sont citoyens britannique pour l’un et américain pour l’autre.

 

« C’est un ballon d’essai : le gouvernement birman tâte le terrain, il veut voir s’il bénéficie de suffisamment de soutien populaire. »

 

La marge de manœuvre de la dame de Rangoun reste toutefois limitée. « C’est un ballon d’essai : le gouvernement birman tâte le terrain, il veut voir s’il bénéficie de suffisamment de soutien populaire pour forcer une décision qui va susciter au sein de l’armée des résistances très fortes. A plus d’un an des élections, cela laisse leur laisse le temps d’ajuster leur stratégie », estime Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de l’Asie du Sud-Est à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

 

Les députés issus de l’armée avaient quitté l’hémicycle à Naypyidaw, la capitale, quand a été votée la décision de créer le comité, en janvier – ce qui ne les a pas empêchés d’y participer par la suite, sans faire aucune proposition.

 

La clause qui interdit tout amendement à la Constitution en deçà de 75 % de vote en faveur leur donne un droit de veto – puisqu’ils sont assurés d’au moins un quart des voix. En outre, le chef de l’armée, qui contrôle les frontières et la police, peut décider de toutes sortes de mesures exceptionnelles s’il juge la sécurité nationale menacée. Mercredi 17 juillet, des partisans de la Tatmadaw, l’armée birmane, ont eux aussi défilé, mais pour défendre la Constitution de 2008.

 

Atrocités perpétrées par les soldats contre les Rohingya

 

Au même moment, les sanctions américaines portent un nouveau coup à la réputation des généraux : elles visent le chef de l’armée, Min Aung Hlaing, et trois de ses généraux les plus hauts gradés, en raison des atrocités perpétrées par les soldats contre les Rohingya, une minorité musulmane de l’ouest du pays, à laquelle le pays n’a jamais accordé la citoyenneté. Face aux pillages et aux viols, 700 000 Rohingya ont fui le pays pour se réfugier au Bangladesh voisin, où ils vivent dans des camps. Or, le général Min Aung Hlaing, qui dirige l’armée depuis 2011 et a eu un rôle majeur dans la persécution des Rohingya, est considéré comme l’un des prétendants au pouvoir aux élections de 2020.

 

Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a rappelé mardi que le général Min Aung Hlaing avait ordonné la libération de soldats – pourtant condamnés pour un massacre – après quelques mois de prison, bien moins que les seize mois que les deux reporters de l’agence Reuters ont passés derrière les barreaux pour l’avoir exposé. Ce qui représente, a-t-il déclaré, un « exemple flagrant du manque persistant et grave de responsabilité de la part de l’armée et de ses hauts dirigeants. »

 

« Cette interdiction de voyager aux États-Unis est largement symbolique. Les militaires ne sont sans doute pas contents que leurs plus hauts dirigeants soient pointés du doigt de cette manière. Et ils doivent s’inquiéter que cela constitue un précédent. L’impact direct reste toutefois limité », estime Richard Horsey, un analyste indépendant sur la Birmanie, qui fut l’un des responsables du bureau des Nations unies dans le pays.

 

Le déni qui entoure les crimes dont furent victimes les Rohingya reste généralisé en Birmanie.

 

En revanche, M. Horsey estime bien plus lourde de conséquence pour l’armée la demande d’enquête pour génocide déposée par la Cour pénale internationale début juillet – ainsi que l’initiative de Facebook, en août 2018, de bannir le général et plusieurs dizaines de responsables militaires de la plateforme.

 

La procureure de la Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda, a déposé le 4 juillet une requête pour que la CPI autorise une enquête sur la déportation des Rohingya vers le Bangladesh – un État signataire du traité fondateur de la CPI, contrairement au Myanmar.

 

Une délégation de la CPI est d’ailleurs actuellement à Dacca, la capitale bangladaise, pour expliquer la procédure en cours. Cette requête fait suite à la mission d’enquête des Nations unies d’août 2018 qui a demandé des poursuites pour « génocide », « crimes contre l’humanité » et « crimes de guerre » contre plusieurs généraux birmans, dont Min Aung Hlaing.

 

Malgré le conflit larvé entre la LND et la Tatmadaw, les sanctions de Washington ont été… dénoncées par le porte-parole du parti. Elles sont dues au fait que « [les Américains] ne comprennent pas la situation réelle en Birmanie », a déclaré Myo Nyunt, pour qui « les dirigeants birmans n’ont pas ignoré la question des droits de l’homme ».

 

Le déni qui entoure les crimes dont furent victimes les Rohingya, qui a largement terni l’image d’Aung San Suu Kyi à l’étranger, reste généralisé en Birmanie. La perspective des élections en fait en outre un terrain miné pour le parti, dans une société birmane qui, dans son ensemble, considère avoir à faire à des « intrus » – les Birmans appellent les Rohingya des « Bengalis ».

 

Après avoir persécuté les Rohingya, les troupes birmanes mènent depuis 2018 dans l’Etat d’Arakan une offensive contre l’armée rebelle des autonomistes, en majorité bouddhiste. Elle est de nouveau critiquée pour sa brutalité, qui aurait conduit au moins à une dizaine de morts en détention depuis mars 2019. Elle a mis en place sa propre commission d’enquête.

 

Brice Pedroletti, Le Monde.fr le 19 juillet 2019.