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Ardavan Amir-Aslani publie "Le Pakistan : De l'empire des Moghols à la République islamique" aux éditions de l’Archipel. Le Pakistan connaît une réelle évolution et deviendra sans doute, d'ici une dizaine d'années, le deuxième pays musulman le plus peuplé au monde. Ardavan Amir-Aslani retrace la genèse de la complexe identité du pays. Extrait 2/2.

 

Sur la scène extérieure, Imran Khan connaîtra-t-il la même déception que Benazir Bhutto, qui n’avait aucune prise sur la diplomatie et sur les décisions de l’armée ? 

 

Le premier enjeu concerne évidemment les relations avec l’Inde. Dès l’annonce de son élection, le nouveau Premier ministre a promis de les normaliser, après soixante-dix ans de tensions et quatre guerres : « Je veux vraiment réparer nos liens qui ont été abîmés. Si l’Inde fait un pas vers nous, nous en ferons deux. » Oui, mais… si Narendra Modi a félicité en personne son nouvel homologue pakistanais, l’Inde voudra-t-elle vraiment faire le premier pas ? Et l’armée pakistanaise laissera-t-elle faire son nouveau Premier ministre ? Certains observateurs n’ont pas manqué de souligner que, pour obtenir le soutien du Pakistan dans ses négociations avec les talibans en Afghanistan, le secrétaire américain Mike Pompeo a choisi d’appeler directement, non pas Imran Khan ou même son ministre des Affaires étrangères, mais le général Qamar Javed Bajwa, général en chef de l’armée pakistanaise, lequel a convaincu le président afghan Ashraf Ghani d’organiser le cessez-le-feu demandé par les États-Unis. 

 

Imran Khan espère ainsi résoudre la crise du Cachemire par la voie des négociations et, enfin, guérir le Pakistan de sa peur de l’Inde. Mais de quelle marge de manœuvre disposera-t-il face à l’armée, qui a toujours considéré l’Inde comme une menace existentielle ? Tous les gouvernements civils qui ont tenté un rapprochement avec l’Inde ont suscité la colère des militaires, qui auraient perdu là leur principale raison d’être… C’est ainsi que l’échec de la guerre de Kargil, en 1999, a motivé le coup d’État de Musharraf contre Nawaz Sharif. En outre, depuis 2000, toutes les négociations entre les deux pays, lorsqu’elles apportent des avancées, s’achèvent dans le sang suite à des attentats perpétrés sur le sol indien et la plupart du temps commandités, selon les observateurs, par l’ISI. Le plus meurtrier ensanglanta Mumbai le 26 novembre 2008, lorsque des terroristes firent cent quatre-vingt-huit morts et trois cent vingt-deux blessés en tirant sur la foule à divers endroits de la capitale économique de l’Inde. 

 

Le 14 février 2019, le Cachemire a connu l’attentat-suicide le plus meurtrier depuis 2002. Revendiquée par le groupe terroriste Jaish-e-Mohammed, une organisation officiellement interdite par le Pakistan mais qui milite activement pour le rattachement de la région au pays depuis 1999, l’attaque a tué près de quarante paramilitaires indiens sur la route de Jammu à Srinagar. L’Inde, en pleine campagne électorale, a réagi violemment en opérant douze jours plus tard des frappes aériennes sur le plus grand camp d’entraînement du groupe terroriste, basé dans la province de Khyber-Pakhtunkhwa. New Delhi accuse Islamabad de protéger ces groupes et de nourrir le terrorisme cachemiri, accusation que le Pakistan rejette en bloc. 

 

En attendant une quelconque sortie de crise, le Cachemire reste l’une des régions les plus militarisées au monde, avec près de six cent mille soldats sur place, des arrestations de « séparatistes » en constante augmentation depuis 2015 et un usage de la torture attesté par le Comité international de la Croix-Rouge, dont les conclusions ont été rendues publiques en 2010 grâce à Wikileaks. 

 

Enfin, le manque de confiance est tel entre l’Inde et le Pakistan que ce dernier va jusqu’à refuser les propositions d’aide de son voisin en cas de catastrophe naturelle et humanitaire. Ainsi, après les terribles inondations de l’été 2010, le Pakistan n’a accepté que sous pression des Américains l’aide indienne de 5 millions de dollars, portée à 25 millions, à la condition que celle-ci s’inscrive dans le cadre du fonds d’assistance de l’ONU. La défiance fut évidemment encore plus manifeste lors du tremblement de terre au Cachemire en 2005, où le Pakistan refusa catégoriquement toute intervention de l’Inde, comme l’envoi d’hélicoptères dans les zones sinistrées.

 

La discorde autour du Cachemire peut-elle seulement trouver une issue satisfaisante, lorsque Zulfikar Ali Bhutto lui-même écrivait en 1969 : « Si une aire à majorité musulmane peut rester une partie de l’Inde, alors c’est la raison d’être du Pakistan qui s’effondre. […] Le Pakistan est incomplet territorialement et idéologiquement sans le Jammu-et-Cachemire » ? La question semble d’autant plus difficile à résoudre que la province réclame désormais de n’appartenir ni à l’un ni à l’autre, et d’être indépendante. Mais outre la dimension confessionnelle, la querelle autour du Cachemire concentre plusieurs problématiques stratégiques, telles que le positionnement face à l’extrémisme et la situation de l’Afghanistan, ainsi que le partage des ressources hydrauliques, capital pour le Pakistan. 

 

L’Inde, très méfiante, se demande donc quels seront les réels pouvoirs d’Imran Khan pour relancer les négociations. Certains spécialistes soulignent néanmoins, parfois avec ironie, que la situation économique du Pakistan ne saurait être plus propice à une amélioration des relations avec l’Inde : « Moins d’argent dans les coffres de l’État pakistanais, c’est moins de fonds pour les organisations terroristes contrôlées par l’armée, chargées de perpétrer des attentats sur le sol ennemi », expliquait ainsi un spécialiste du terrorisme transfrontalier à la télévision indienne. La nouvelle administration Khan doit en effet faire face à une crise de la balance des paiements qui menace la stabilité de la monnaie pakistanaise et la solvabilité du pays. Déjà en cours de négociations avec le FMI pour obtenir un prêt de 8 milliards d’euros, elle a cependant renoncé à en demander un second et préfère se tourner vers d’autres partenaires comme la Chine, les Émirats arabes unis… et l’Arabie Saoudite.

 

(Extrait du live "Le Pakistan : De l'empire des Moghols à la République islamique" de Ardavan Amir-Aslani publié aux éditions de l’Archipel.)

 

 

 

Ardavan Amir-Aslani, né le 22 juillet 1965 à Téhéran (Iran), est un avocat franco-iranien. Il est cofondateur du cabinet Cohen Amir-Aslani et l’auteur d’essais et d'ouvrages traitant de relations internationales et de géopolitique du Moyen-Orient.  (Wikipedia)

 

 

 

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Interview de l’auteur

 

Le Pakistan est-il condamné à la violence pour l’éternité ?

 

Le Pakistan deviendra sans doute, d'ici une dizaine d'années, le deuxième pays musulman le plus peuplé au monde. Mais il est enfermé, depuis 1947, dans un cercle vicieux qui l'empêche de se développer.

 

Atlantico : Vous décrivez dans votre livre  Le Pakistan (éditions de l'Archipel) la situation qui s'apparente à un cercle vicieux dans lequel est enfermé le Pakistan depuis 1947 et qui empêche aujourd'hui le pays de se développer. Concrètement quelle est-elle ?

 

Ardavan Amir-Aslani : Pour comprendre exactement ce qui a défini la vie politique du Pakistan ces soixante-dix dernières années, il faut effectivement remonter à 1947, et même au XIXème siècle. Le Pakistan est né sur un traumatisme, la Partition des Indes, qu'il faut rappeler, car c'est un événement qui reste mal connu en France alors qu'il eut des conséquences incalculables sur la géopolitique du sous-continent indien. De plus, il explique de nombreux paramètres définissant ce « cercle vicieux » dans lequel le Pakistan est encore emprisonné.

 

En 1947, des Indes britanniques naissent donc l'Inde et le Pakistan. Mais si sa réalisation s'est faite en cinq mois, cette séparation de deux peuples, l'un hindou, l'autre musulman, se préparait depuis au moins 1857. Cette année-là, l'Inde connut la fameuse révolte des Cipayes, qui faillit coûter à la Grande-Bretagne la perte de sa plus précieuse colonie. Les Anglais ont considéré les musulmans indiens comme les responsables de cette mutinerie, et en représailles leur ont fait perdre leur statut privilégié au sein de la population indienne, au profit des hindous. Les musulmans, qui avaient tenu les rênes du pays pendant les trois siècles de règne des Moghols, perdirent grandement en influence en à peine dix ans. De surcroit, ils étaient numériquement toujours restés minoritaires, à peine 20% de la population indienne, majoritairement hindoue.

 

C'est cette perte d'influence et cette fragilité intrinsèque qui motiva une partie de l'élite musulmane indienne à imaginer la création d'un État où les musulmans pourraient vivre sans menace pour leur culture ou leur religion. Durant près d'un siècle, de 1857 à 1947, les nationalismes hindou comme musulman se sont renforcés, mais leurs buts n'étaient pas nécessairement les mêmes in fine... Les émeutes et massacres entre les deux communautés ont pu s'intensifier également, ce qui amena certains à penser que celles-ci n'étaient plus faites pour vivre ensemble. C'est notamment pour ces raisons que Mohammed Ali Jinnah, le père fondateur de l'État pakistanais, milita dès la fin des années 1930 pour une solution séparatiste.

 

C'est ainsi que plusieurs « péchés originels » ont marqué l'État pakistanais dès sa naissance : un État qui n'a été fondé que pour satisfaire les ambitions d'une élite, une religion instrumentalisée à des fins politiques, et un sentiment de vulnérabilité et de méfiance maladive envers l'Inde, qui rend le dialogue et les tentatives de rapprochement difficiles.

 

L'équation, pour l'instant insoluble, dans laquelle se trouve le Pakistan, pourrait se définir ainsi : parce que le Pakistan craint l'Inde, les militaires détiennent un pouvoir hégémonique, qui entretient le pays dans une paranoïa et une obsession sécuritaire délétères. Cette obsession tend en outre à renforcer l'islam comme socle de l'identité pakistanaise par opposition à la nature hindouiste de l'Inde. Enfin, pour toutes ces raisons, l'apaisement, tant sur le plan intérieur avec des institutions démocratiques stables et efficaces, qu'extérieur avec une réconciliation avec l'Inde, est impossible à atteindre.

 

Quelles solutions s'offrent alors au Pakistan pour sortir de ce cercle vicieux ?

 

La situation est complexe, car il faudrait littéralement changer de paradigme. Tant que les militaires concentrent la moitié des dépenses budgétaires et répondent au souci de sécurité, les secteurs prioritaires comme la santé, l'éducation, l'environnement sont délaissés ou se dégradent. L'exaspération identitaire et l'instrumentalisation de l'islam favorise un climat de violence qui décourage les investissements extérieurs et les tentatives de développement du pays. L'islam politique, lorsqu'il est utilisé par les dirigeants pakistanais eux-mêmes, permet de placer la religion au cœur du débat public, au détriment de tout autre considération, et permet au religieux de grignoter du terrain sur les libertés individuelles. Cela détourne aussi l'attention d'une population pauvre et majoritairement écartée des décisions politiques, mais qui en conçoit quand même une réelle frustration. Frustration que l'extrémisme religieux peut malheureusement réussir à combler...

 

Pour inverser la tendance, face aux enjeux d'une extrême gravité voire vitaux que le Pakistan va devoir affronter dans les trente prochaines années – démographie en explosion, défis environnementaux – on peut espérer soit que l'administration et l'armée, seuls garants de la stabilité du pays, prennent conscience de l'urgence, abandonnent une politique du tout-sécuritaire et se saisissent de ces sujets, ce qui encouragerait notamment l'aide internationale. Ou qu'un mouvement de la société civile permette enfin au peuple pakistanais, et non plus à une élite civile ou militaire, souvent corrompue, de décider de sa destinée. Il faudrait aussi que le Pakistan prenne conscience que son identité est suffisamment forte pour qu'il s'autorise à sortir de l'état de peur permanente.

 

Est-ce pour autant réalisable au vu des tensions qui secouent aujourd'hui la région, qui alimentent d'une certaine manière les difficultés structurelles du pays ?

 

Les faits récents entre l'Inde et le Pakistan semblent en effet montrer que l'espoir d'un changement, d'abord psychologique, aussi radical de la part du Pakistan est utopique. Les nationalistes hindous jouent d'ailleurs le même jeu que les fondamentalistes pakistanais, pour des raisons différentes. Au final, le résultat est le même : les affrontements et le climat de violence perdurent. On aurait légitimement le droit d'être pessimiste.

 

Mais le Pakistan a déjà réussi un exploit : celui de survivre. Il y a une réelle force en lui. Son choix ne se résume peut-être pas entre la désintégration ou l'hégémonie perpétuelle des militaires. Un équilibre pourrait être atteint, à certaines conditions. Si je remonte dans mon livre jusqu'à l'heure de gloire des Moghols, ce n'est pas par hasard : ceux-ci ont réussi à gouverner un empire immense, dans lequel ils sont pourtant restés minoritaires. Ils l'ont tenu pendant trois siècles non pas en opposant les religions les unes aux autres, mais au contraire en cherchant un équilibre permanent entre les différentes croyances, en élaborant une culture commune, qui n'était justement pas fondée sur la religion. C'est cette culture indo-persane qui a été pendant des siècles le ciment d'un sous-continent entier, dont on trouve encore des traces jusqu'au Népal !

 

La bonne nouvelle du côté du Pakistan, c'est que les partis extrémistes ne font jamais de bons scores aux élections. L'extrémisme religieux n'est nourri que par la frustration. Les Pakistanais aspirent à participer à la vie politique de leur pays, et s'ils pouvaient le faire davantage, celui-ci se porterait bien mieux. Ils sont de plus en plus nombreux à s'intéresser à leur passé, qui les ramène donc à l'Inde, et à penser qu'entre les deux pays, les points communs sont bien réels.

 

Le conseil du FMI a approuvé une aide de 6 milliards d'euros pour le pays. Quel rôle peut jouer la communauté internationale au-delà d'une aide purement financière ? 

 

La communauté internationale a très souvent joué un jeu trouble avec l'Inde et le Pakistan, et singulièrement avec ce dernier. Les États-Unis notamment ont pu jouer aux apprentis sorciers, ainsi dans les années 1980 lorsqu'ils soutinrent les moudjahidines contre l'URSS en Afghanistan, des combattants qui allaient grossir les rangs d'Al-Qaïda dix ans plus tard. L'ingérence étrangère est considérée avec beaucoup de méfiance au Pakistan.

 

La meilleure aide que la communauté internationale pourrait fournir, au-delà de la simple aide financière, serait d'être un médiateur avec l'Inde et d'œuvrer pour que des négociations efficaces amènent enfin à une paix véritable entre les deux pays. C'est la condition première pour que le Pakistan change de façon d'être. Ce n'est qu'avec la paix que l'économie se développera, et la démocratie avec elle.

 

Atlantico.fr le 7 juillet 2019