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Jagendra Singh, le journaliste trop curieux brûlé vif

 

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Une photo de Jagendra Singh, dans la maison de sa famille, à Khutar, dans l’Uttar Pradesh.
FORBIDDEN STORIES

 

 

 

Le reporter s’était attaqué au ministre du gouvernement provincial d’Uttar Pradesh. Avec des méthodes discutables, qu’il a payées cher

 

 

 

SHAHJAHANPUR (UTTAR PRADESH) -envoyé spécial

 

A200 kilomètres de Lucknow, la capitale de l’Uttar Pradesh, dans le nord-est de l’Inde, la ville de Shahjahanpur inflige à tout visiteur le prodigieux chaos de la rue indienne. Il faut zigzaguer entre motocyclistes nerveux, vaches errantes et camions brinquebalants avant de trouver une petite place de quartier étonnamment paisible, bordée d’un rectangle de petites maisons de brique. Celle que louait le journaliste Jagendra Singh, 46 ans, est un simple rez-de-chaussée, ouvrant sur une cour. C’est là qu’il travaillait, quand il n’était pas auprès de sa femme et de ses enfants, dans un village des alentours. C’est là aussi qu’une descente de la police, le 1er juin 2015, a tourné à la catastrophe : Jagendra Singh a été emmené à l’hôpital, avec des brûlures sur 60 % du corps.

 

Sa famille a recueilli son témoignage en vidéo et l’a diffusé. Enduit de pommade, les chairs à vif, les doigts fondus, le journaliste désigne ses agresseurs : des policiers locaux menés par un inspecteur, accompagnés d’hommes en civil, liés au puissant ministre du gouvernement provincial, Ram Murti Verma, dont il dénonce la corruption depuis des semaines. « Ils ont escaladé le mur et sont entrés. Ils m’ont battu et m’ont aspergé d’essence », dit-il haletant. La famille a également filmé une femme que le journaliste avait interviewée dans le cadre d’une affaire de viol impliquant cet homme. Cette femme confirme que les agresseurs ont tenté de les immoler.

 

Les policiers, eux, ont une autre une version : Jagendra aurait refusé de leur ouvrir à leur arrivée. Après avoir aperçu de la fumée, ils auraient sauté le mur et découvert l’incendie. Jagendra est mort sept jours plus tard d’une septicémie, à l’hôpital de Lucknow, la capitale.

 

« Triangle de fer »

 

L’histoire de Jagendra Singh, le journaliste brûlé vif, a provoqué un électrochoc en Inde : la presse du pays en a fait le symbole des reporters victimes de la collusion de la police avec les hommes d’affaires et les politiciens corrompus. « C’est un triangle de fer. Un journaliste peut dénoncer le premier ministre. Mais, s’il écrit sur des affaires très locales, il est vite neutralisé, très peu osent », explique, à Lucknow, Suman Gupta, membre d’un comité d’enquête de journalistes, formé après la mort du reporter.

 

Jagendra Singh s’est d’ailleurs vu décerner un prix, à titre posthume, par l’association de la presse de Bombay. Mais les enfants du journaliste ont ensuite retiré leur demande d’enquête auprès du Bureau central d’enquête, l’équivalent indien du FBI, en assurant être convaincus que leur père s’était suicidé. L’affaire a été classée, au grand dam des journalistes et militants des droits de l’homme. Forbidden Stories a repris l’enquête sur la mort de Jagendra Singh, qui accusait notamment Ram Murti Verma d’appartenir à la mafia du sable, une nébuleuse qui alimente le secteur des bâtiments et travaux publics, et corrompt les administrations. Elle a assassiné trois autres journalistes depuis 2015 et attaqué une foule de policiers, de journalistes ou de lanceurs d’alerte.

 

« Reporter Facebook »

 

L’enquête éclaire d’un jour nouveau la mort de Jagendra Singh. Ses trois enfants et son épouse ont avoué pour la première fois qu’ils avaient consenti à un « compromis » secret avec le ministre. « Au début, les médias sont arrivés de partout. Puis, ils ont été de moins en moins nombreux. On se sentait très vulnérables. Dans le village, on nous encourageait à négocier », explique son fils Rahul, un trentenaire qui vit avec sa femme et son enfant dans la maison familiale, dans le village de Khutar. « Parfois, je me dis qu’on aurait dû se battre pour la mémoire de mon père. Il ne reculait devant rien. Mais avait-on vraiment le choix ? » Contre le retrait de sa plainte à la Cour suprême, la famille a reçu du ministre l’équivalent de 40 000 euros. Le ministre leur a expliqué que sa réputation avait souffert de l’affaire, et que les accusations contre lui étaient le fait d’un rival malveillant au sein de son parti. Il a dit souhaiter, en signe de compassion, que cet argent revienne à Dishka, la fille du journaliste, pour son futur mariage. Les Singh ont également reçu une compensation officielle, du gouvernement d’Uttar Pradesh, alors aux mains du parti de M. Verma.

 

Petit homme moustachu au visage en lame de couteau, Jagendra Singh a d’abord été le correspondant local de journaux en hindi. Mais il s’est lassé de voir ses patrons toucher de l’argent pour étouffer un scandale. Il lance donc son propre média, une page Facebook appelée Shahjahanpur News. « Ça ne lui rapportait pas beaucoup d’argent, juste un peu de publicité. Il recevait des tuyaux de lanceurs d’alerte, mais il ne publiait une histoire que si elle était vraie. Les médias électroniques étaient jaloux de lui, car il était plus rapide qu’eux, mais ils reprenaient ses scoops », explique Amit Tyagi, un journaliste qui travaille pour des journaux nationaux. Jagendra l’avait appelé le jour de sa mort.

 

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La veuve de Jagendra Singh, à Khutar, dans l’Uttar Pradesh. FORBIDDEN STORIES

 

 

 

Le 27 avril 2015, l’intrépide « reporter Facebook » lance sa première attaque contre M. Verma : il accuse ce ministre, chargé de l’action sociale en faveur des castes désavantagées, d’avoir détourné du riz réservé aux pauvres. Ram Murti Verma est un cacique du Parti socialiste (SP), alors au pouvoir dans l’Uttar Pradesh, l’Etat le plus peuplé d’Inde. Le lendemain, Jagendra se fait attaquer par plusieurs hommes et s’en tire avec une cheville cassée. Le 9 mai, il donne le détail des tractations du neveu du ministre dans l’exploitation illégale du sable, en bordure de la rivière Garra, qui traverse Shahjahanpur. La bataille s’emballe : Jagendra est accusé de tentative de meurtre par son ancien assistant, proche du ministre. Cette plainte, qui sera classée par la justice après la mort de Jagendra, est dévastatrice : le journaliste allait être arrêté, et la police indienne n’est pas connue pour sa douceur.

 

Jagendra Singh écrit au juge que la plainte est mensongère, mais prépare sa riposte. Les Indiens appellent cela une counter blast, une plainte pour en contrer une autre – quitte à ce qu’elle soit fabriquée, comme le soutient aujourd’hui l’un de ses proches amis journalistes, qui était dans la confidence. « Cette femme à l’origine de la plainte pour viol, que Jagendra avait beaucoup aidée quand son mari est mort, lui était redevable, dit-il. Un avocat a donc préparé en son nom une plainte contre le ministre et ses hommes. »

 

La plainte a été déposée le 28 mai. Le 31, Jagendra écrit dans Shahjahanpur News sur le scandale du ministre et ses soi-disant affidés. Dont l’inspecteur de police, les policiers et les hommes – qui, du coup, se sont rendus le lendemain, le jour de sa mort, à son bureau –, ce qui accrédite la thèse d’une vengeance. Sur son brancard, à l’hôpital, Jagendra explique d’ailleurs, dans l’une des vidéos, que ses agresseurs lui ont dit : « Tu as balancé des accusations de viol contre nous et Ram Murti, salopard ». « Ils m’ont tabassé, poursuit-il, m’ont jeté de l’essence et ont mis le feu. » Il ajoute qu’ils ont ensuite « essayé de l’enflammer elle aussi », en parlant de la femme à l’origine de la plainte pour viol.

 

Version incohérence

 

Après avoir d’abord soutenu la version de Jagendra, la jeune femme attestera auprès des enquêteurs que ce dernier s’est suicidé… Interrogée par les journalistes de Forbidden Stories, elle n’a jamais pu donner une version cohérente des faits. Elle est veuve, mère de deux filles, et cette affaire l’a traumatisée, dit-elle pour se dédouaner.

 

Le sort du reporter qui se rêvait en pourfendeur de la corruption est révélateur de ces poussées de fièvre dont la démocratie indienne a le secret. Les institutions sont malléables. Les frontières de la légalité sont floues. « Entre Jagendra et le ministre, c’était une partie d’échecs, et Jagendra y a perdu la vie. Il faisait partie de la caste des guerriers. Il fallait qu’il se batte jusqu’au bout. Il a pu être tué. Il a pu vouloir menacer de s’immoler. Dans tous les cas, il était au pied du mur », dit Amit Tyagi. Quatre ans après sa mort, dans la famille Singh, seule la toute dernière, Dishka, 22 ans, espère un jour obtenir justice pour son père. Elle veut être journaliste. Et refuse de se marier – pour ne pas qu’il soit dit que sa dot provient du commanditaire présumé de l’assassinat de son père.

 

 

 

Brice Pedroletti, Le Monde  le 22 juin 2019.