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FORBIDDEN STORIES

 

 « Green Blood » (3/3). Dans l’Etat du sud du pays, l’exploitation intensive de la côte, dont le sol est riche en minéraux, a bouleversé les communautés et dévasté l’environnement.

 

A l’approche de la mer, les palmeraies disparaissent pour laisser place à des marais salants, puis à des dunes limoneuses enlacées par de chétifs arbustes. Les villages côtiers se succèdent, flaques de maisons d’un ou deux étages, parfois cossues, peintes en rose, en vert, ou modestes masures de brique s’étalant autour d’une église blanche. Cela fait des siècles que les pêcheurs, dans ces villages tamouls où ils sont majoritaires, forment une communauté à part. Un « croissant chrétien » évangélisé par les jésuites espagnols et portugais le long des 200 km des côtes méridionales de l’Etat du Tamil Nadu, au sud de l’Inde, face au Sri Lanka.

 

Les pêcheurs se battent régulièrement contre les tsunamis (celui de 2004 y a fait 1 500 morts), les cyclones, les projets de terminaux portuaires, de centrales thermiques ou nucléaires, ou contre la pollution de la plus grosse fonderie de cuivre d’Inde. Mais ils luttent surtout contre ceux qui ont fait de ce morceau de littoral une exploitation tellement intensive, systématique et violente, qu’elle a dressé les villageois les uns contre les autres, faussé les marchés mondiaux, dévasté l’environnement et déclenché un séisme judiciaire : là se trouve le sable rouge issu de millénaires d’érosion, particulièrement riche en minéraux lourds et recherchés par les industriels du monde entier.

 

Ces minéraux – le rutile, le grenat, le zircon ou l’ilménite – entrent dans la fabrication des abrasifs, des aimants et de revêtements spéciaux. De la monazite sont extraits des oxydes de terres rares, dont une demi-douzaine d’éléments hautement convoités dans les industries de l’armement et de l’espace – et dont la Chine domine la production mondiale. Le gouvernement indien a décidé, à la fin des années 1990, d’ouvrir l’exploitation des minéraux tirés du sable à des groupes privés. Les sociétés minières paient des hommes de main qui gèrent les affaires locales et font taire les critiques contre la surexploitation des ressources et la pollution.

 

https://img.lemde.fr/2019/06/20/0/0/1920/1080/630/0/60/0/8947605_JNMYpAlsQfuS8LkTAcWU6TOe.jpgUne plage de Manavalakurichi dans l’Etat de Tamil Nadu. FORBIDDEN STORIES

 

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Un fermier dans l’Etat du Tamil Nadu, le 25 novembre 2018. FORBIDDEN STORIES

 

Mais à l’extrême sud du Tamil Nadu, les habitants déjà engagés dans la lutte contre le groupe minier public IREL – pour Indian Rare Earths Limited –, ont fait reculer les ramasseurs de sable. Curés et militants environnementaux se sont unis pour empêcher l’installation d’un groupe minier familial, qui a une emprise tentaculaire dans le district d’à côté, celui de Tirunelveli.

 

Y figure une société devenue, en une dizaine d’années, la championne indienne des minéraux lourds, V. V. Mineral. Elle est dirigée par un homme à l’allure modeste, S. Vaikundarajan, mais à l’ambition débordante. Sa société et celles de ses frères ont évincé tous les concurrents et sont parvenues à s’assurer un quasi-monopole sur l’exploitation des minéraux du Tamil Nadu. V. V. Mineral a des clients partout : ses agents, notamment en Australie et à Singapour, approvisionnent en masse des industriels japonais, sud-coréens, chinois et allemands.

 

Dans les communautés de Paravars, la caste des pêcheurs tamouls, les tensions s’exacerbent à mesure que l’argent afflue et que les réserves de sable s’épuisent, sous l’effet du boom des minéraux pour la haute technologie. Un curé, le père Jesuraj, a vu en 2013 le village côtier de Kuthenkuly se scinder en deux clans ennemis. « Une partie des villageois voulaient demander justice pour la mort d’un jeune de 22 ans, à cause des exploitants de sable. On a décidé de ne plus travailler pour V. V. Mineral », explique le prêtre aux journalistes internationaux de l’équipe Forbidden Stories.

 

« Il fallait m’éliminer »

 

Mais le groupe minier IREL s’est appuyé sur d’autres villageois qui ont fait régner la terreur. « Ils sont allés dans chaque maison pour battre ceux qui étaient contre la société. Puis ils se sont mis à lancer des explosifs – ils en ont jeté sur ma maison car j’étais considéré comme le meneur de la lutte, il fallait m’éliminer. »

 

Près de 600 habitants ont dû s’enfuir, raconte le curé, pour se cacher dans d’autres villages de la côte. Où certains d’entre eux ont décidé de fabriquer leurs propres bombes artisanales pour se venger – un accident de manipulation a fait au moins une demi-douzaine de morts. Les enquêteurs ont d’abord cru à une radicalisation de manifestants antinucléaires, qui avait conduit à plus de mille arrestations en 2012. Mais ils ont vite pris conscience que la guerre du sable avait atteint un degré d’incandescence insoupçonné dans la région.

 

La même année, en 2013, plusieurs villages d’un district un peu plus au nord, Tuticorin, ont envoyé des pétitions aux autorités contre les extracteurs de sable. Le district collector du département – une sorte de préfet – a organisé un raid contre les carrières de V. V. Mineral et constaté que les surfaces exploitées dépassaient largement les périmètres autorisés par les permis. Il a été muté dans les heures qui ont suivi l’opération, un rappel de la force de frappe politique du groupe minier.

 

Mais l’affaire a alerté une journaliste de la télévision, Sandhya Ravishankar, basée à Chennai (le nouveau nom de Madras), la capitale du Tamil Nadu. « Une autre fonctionnaire avait été suspendue juste après s’être attaquée à la mafia du sable dans l’Uttar Pradesh, explique la journaliste. Quand c’est arrivé au Tamil Nadu, je suis partie avec une équipe sur place. Et j’ai découvert que l’extraction de sable côtier avait lieu à une échelle insoupçonnable. »

 

https://img.lemde.fr/2019/06/20/0/0/3840/2160/630/0/60/0/a9b702b_80vV7pBAylBPks4oTT5rZoFl.jpgLe nord de Tuticorin, autour de Vaippar. FORBIDEN STORIES

 

https://img.lemde.fr/2019/06/20/0/0/1920/1080/630/0/60/0/82718ac_Mc5NpUWCZM7uY-oo7rDOf6oB.jpgTravail de filet d’un pêcheur. FORBIDDEN STORIES

 

 

 

L’exploitation intensive de la côte a laissé des traces. Un porte-parole de V. V. Mineral a soutenu, dans une longue lettre envoyée à Forbidden Stories, que le sable de plage était « renouvelable ». L’apport de sable est certes permanent, mais fluctuant, et l’exploitation minière touche surtout les dépôts anciens. « Les zones dunaires derrière le cordon littoral ont été remises en culture pour effacer les prélèvements, explique, après avoir observé la zone sur Google Earth, la géomorphologue Marie-Françoise Courel, directrice émérite des études à l’Ecole pratique des hautes études. Or, ce sont ces prélèvements, avec rebouchage ou pas, qui sont l’instrument majeur d’une déstabilisation du milieu. »

 

Brutalité et corruption

 

La journaliste Sandhya Ravishankar a raconté comment les groupes miniers ont alterné brutalité et corruption dans les villages du littoral. V. V. Mineral a construit dans la zone un institut de formation et un centre de santé flambant neuf. Mais les dégâts environnementaux et sanitaires du transport et du traitement des minéraux sont partout visibles. Les paysans se plaignent de remontées d’eau salée dans les puits, de terres incultivables. « On a constaté que les maladies des reins étaient fréquentes chez les riverains, beaucoup doivent faire des dialyses », explique Sandhya Ravishankar. Plusieurs des minéraux présents dans le sable, comme le zircon et la monazite, contiennent en effet des éléments radioactifs et nécessitent des précautions particulières.

 

 

 

https://img.lemde.fr/2019/06/20/0/0/1920/1080/630/0/60/0/8404049_GKCwCB6W1uMefoKvbQILf8aK.jpgLa journaliste Sandhya Ravishankar, le 20 novembre 2018. FORBIDDEN STORIES

 

 

 

La série de reportages de Sandhya Ravishankhar a conduit la ministre en chef de l’État du Tamil Nadu, Jayalalithaa, une star du cinéma tamoul qui gouverne l’Etat depuis 1991, à ordonner un gel temporaire de l’exploitation minière et à diligenter une enquête approfondie. Ses conclusions sont sidérantes : près de 10 millions de tonnes de sable ont été exploitées illégalement par les groupes privés de 2000 à 2013. D’innombrables violations ont été relevées.

 

C’est le début d’une bataille épique qui dure jusqu’à aujourd’hui : les groupes miniers contre-attaquent, en jouant de leur influence et de leurs relations. Un rapport d’inspection, soutenu par de hauts fonctionnaires du gouvernement central, a tenté de blanchir leurs activités – avant de conduire à plusieurs limogeages. La journaliste Sandhya Ravishankhar, qui poursuit ses révélations, a été attaquée en diffamation, menacée à plusieurs reprises, au point de bénéficier un moment d’une protection policière.

 

Il a fallu trois ans, jusqu’en 2016, pour que l’interdiction d’exploiter du sable, de le transporter et, par conséquent, de l’exporter, soit réellement appliquée. En consultant la consommation d’électricité des usines et des entrepôts, les enquêteurs ont découvert que jusque-là la production n’avait pas cessé. Près de 2 millions de tonnes ont ainsi été exportées entre 2013 et 2016. Nombre de sociétés occidentales ont importé des minéraux de V. V. Mineral en provenance du Tamil Nadu, sans se douter que c’était illégal. Notamment, en France, CMMP, qui achète du zircon pour des plaquettes de frein.

 

La haute cour de Chennai a décidé, en 2016, de s’autosaisir de l’enquête, dorénavant classée « d’intérêt public ». De nouvelles inspections des sites d’exploitation et des entrepôts des compagnies minières ont eu lieu en 2017. La cour a également nommé un expert, qui a produit pour le compte de la puissance publique deux volumineux rapports, dont le dernier à l’été 2018.

 

En plus des quantités de sable et de minerais exploitées illégalement, les rapports insistent sur le taux élevé de monazite, le minéral radioactif dont sont tirés les fameux oxydes de terres rares. Or, la loi indienne contraint très étroitement son utilisation : seul le groupe minier IREL est autorisé à l’exploiter et à la vendre, les mineurs privés devant lui confier leurs stocks. Principalement pour sécuriser le thorium, l’élément radioactif de la monazite qui peut servir de combustible nucléaire – IREL fournit par exemple le Japon.

 

L’expert soupçonne ainsi que sont exportés à grande échelle des sables triés ou semi-triés contenant un taux suffisant de monazite pour fournir des terres rares – ou, de manière plus hypothétique, du thorium. « Si on considère que les stocks de minéraux emballés dans des sacs trouvés dans les entrepôts auraient été exportés si l’équipe spéciale d’inspecteurs n’était pas intervenue à la mi-2017, on peut se poser la question de savoir combien d’autres stocks avec une concentration élevée de monazite ont été vendus par le passé », expose le rapport.

 

Mais le marché des minéraux est très peu réglementé. Il a aussi connu des hauts et des bas après la décision en 2010 de la Chine, le premier producteur et exportateur mondial, de boycotter le Japon puis de réglementer sa propre industrie, extrêmement opaque et polluante. Les prix ont d’abord explosé – avant de redescendre.

 

« L’industrie des terres rares est connue pour sa non-durabilité, car une grande partie des coûts liés à l’environnement et à la santé n’ont pas été pris en compte dans des pays comme la Chine et l’Inde. Ce qui explique qu’il a été très difficile pour des sociétés occidentales d’être compétitives », explique Nabeel Mancheri, de l’Université catholique de Louvain (Belgique). M. Mancheri est chargé d’un projet de l’Union européenne pour assurer la traçabilité des terres rares, grâce à une association globale de producteurs.

 

« Manifestations dans le Kerala »

 

« Dans le cas de l’Inde, des sociétés privées ont bénéficié de licences d’exportation générale pour leur sable, mais sans réel processus de vérification ou de traçage de la monazite, ce qui suggère qu’elles ont très bien pu exporter plus qu’elles n’étaient autorisées », explique-t-il. Des exportations qui ont pu, selon lui, être destinées à la Chine et au Japon. « Les sociétés privées sont loin d’être les seules en cause, ajoute-il. La société publique indienne IREL a fait face, ces derniers mois, à des manifestations de villageois dans le Kerala », un Etat du sud de l’Inde.

 

 

 

https://img.lemde.fr/2019/06/20/0/0/1920/1080/630/0/60/0/8093811_6TuIYHvh8S7GUJCVZm0GKmMD.jpgDes locaux de V. V. Mineral, à Tisaiyanvilai, en novembre 2018. FORBIDDEN STORIES

 

 

 

V. V. Mineral, dans sa réponse écrite aux questions de l’équipe de Forbidden Stories, accuse systématiquement un ancien groupe minier rival, ainsi que des membres de la famille du patron en conflit avec lui, de tout mettre en œuvre pour lui nuire – notamment en instrumentalisant la journaliste indienne. Quant à la monazite, l’industriel dément catégoriquement en avoir exporté. Il met en avant les contrôles de la radioactivité dans les ports indiens. Une garantie que balaie d’un geste un connaisseur local des pratiques au principal port du Tamil Nadu, Tuticorin : « Quand des conteneurs de monazite sont exportés depuis Tuticorin, ils s’arrangent pour que les scanners soient en panne. »

 

Plusieurs interceptions de cargaisons illégales de minéraux et de sable depuis 2016 prouvent que les groupes miniers ont régulièrement tenté de contourner les interdictions. Une cargaison de 420 tonnes de grenat, à destination de Dubaï, a ainsi été confisquée en 2017 à Tuticorin avec de faux permis de transport. Puis plusieurs autres l’ont été sur le chemin d’autres ports indiens, comme Pondichéry, en décembre 2018.

 

Rien qui n’étonne vraiment Sandhya Ravishankar : « Il est fréquent que les douaniers viennent directement dans les usines inspecter les conteneurs destinés à l’export et mettre des scellés, confie-t-elle. Mais beaucoup vont recevoir de l’argent, se faire inviter à boire, et signent sans plus de vérification. »

 

Brice Pedroletti, Le Monde.fr le 20 juin 2019

 

 

 

L’enquête « Green Blood » menée par 30 médias avec « Forbidden Stories »

Forbidden Stories – « histoires interdites » – est un réseau de journalistes d’investigation, créé en 2017 pour poursuivre le travail de reporters ­menacés, ­emprisonnés ou assassinés. Le Monde et 29 autres médias, dont le Guardian, au Royaume-Uni, L’Expresso au Portugal ou la ­Süddeutsche Zeitung en Allemagne ont uni leurs efforts dans ­l’opération « Green Blood »  (« sang vert ») sur les pratiques particulièrement opaques du secteur minier dans trois pays de trois continents : la Tanzanie, le Guatemala et l’Inde. Pendant huit mois, 40 reporters de 15 pays ont poursuivi l’enquête des journalistes locaux, ­menacés, poursuivis et même assassinés pour avoir dénoncé ­l’impact des mines sur la santé et l’environnement.

Episode 1 : Crimes et pollution pour de l’or : le scandale de la mine de Mara-Nord, en Tanzanie

Episode 2 : Au Guatemala, les morts du lac Izabal

Episode 3 : En Inde, la guerre du sable rouge