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La journaliste Marie Kock dresse, dans son ouvrage, un portrait de cette riche discipline finalement bien éloignée de la prétendue tradition plurimillénaire indienne.

 

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Livre. La lecture de Yoga, une histoire-monde est vivement recommandée au premier ministre indien, Narendra Modi. Le dirigeant nationaliste hindou apprendrait qu’en se faisant filmer dans la position du palmier ou du chameau dans son jardin, il fait en réalité la promotion d’un yoga de postures, façonné par le culturisme en vogue en Occident au début du XXe siècle, et popularisé aux Etats-Unis. Un yoga finalement assez éloigné de ses origines indiennes. Le yoga n’est pas seulement une spiritualité ou une discipline, il est un produit de l’histoire et de la mondialisation, qui l’ont métamorphosé au fil des siècles. Le grand mérite de l’ouvrage de la journaliste Marie Kock est d’offrir une approche géopolitique et historique de cette riche discipline, finalement bien éloignée de la prétendue tradition plurimillénaire indienne.

 

Premier mythe : celui des origines. La découverte, dans les années 1920, par le jeune archéologue britannique John Marshall, d’une pierre où figure un homme assis en tailleur, les jambes croisées, entouré de tigres, d’éléphants et de rhinocéros, a longtemps fait penser que le yoga existait depuis des temps immémoriaux. La pierre en question daterait d’environ 2 400 à 2 500 ans avant notre ère, et elle représenterait Shiva, considéré comme le premier des yogis. Mais les travaux récents, notamment ceux de Mark Singleton, mettent en doute cette version d’un yoga originel qui aurait traversé, inaltéré, les siècles. Selon cet universitaire, nous explique Marie Kock, « nous ne pratiquons pas un yoga plurimillénaire mais un yoga qui a muté à travers les époques ainsi qu’en fonction des contextes sociaux, historiques et géographiques dans lesquels il s’est développé ».

 

Mondialisation et « soft power »

 

Dans le plus ancien traité de yoga connu, rédigé entre 200 et 500 avant J.-C., les Yoga-Sutra, de Patanjali, il est d’ailleurs très peu question de postures. Ce n’est que bien plus tard, aux XVIIIe et XIXe siècles, qu’apparaîtront celles qui sont si fréquemment associées au yoga. Patanjali envisage cette discipline surtout comme une école philosophique. Le yoga y est défini comme « l’arrêt des modifications mentales », celles qui perturbent la connaissance de soi ou de la réalité. Le yoga tel qu’il s’est propagé en Occident serait en réalité né en 1924 dans une école de Mysore (Etat du Karnataka) dirigée par Tirumalai Krishnamacharya, premier à enseigner un yoga composé de postures, d’exercices de respiration et de méditation. « Il va faire du yoga un système accessible à tous, reproductible et donc exportable », écrit Marie Kock. Plusieurs de ses disciples l’exportent en Occident, en le débarrassant de toute référence religieuse ou spirituelle. C’est aux Etats-Unis, et notamment à Los Angeles, que le yoga se mondialise. Ce faisant, l’école philosophique, la pratique spirituelle du yoga se transforme en une discipline posturale et physique.

 

Dernière étape de cette mondialisation : la Journée mondiale du yoga, instituée le 21 juin par l’ONU en 2015 à l’initiative de M. Modi. « Le yoga est une contribution très précieuse apportée par notre pays, par notre tradition, au monde. Le yoga symbolise l’unité de l’esprit, du corps, de la pensée et de l’action. C’est un moyen qui permet d’entrer en communion avec le monde et avec la nature », explique le dirigeant indien devant l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2014. Au billard, on appellerait ça un coup à trois bandes. Car grâce à cette initiative, le dirigeant indien se réapproprie un héritage ayant échappé à l’Inde pour en faire un outil de « soft power » qui projette l’image d’un pays en harmonie avec la nature, qui promeut la paix et contribue au bien-être des habitants de la planète. Lors de la journée mondiale du yoga, des dizaines de milliers d’adeptes sont en réalité assis en rangées sur des tapis, leurs corps enrégimentés par ce projet politique. On est bien loin du yoga conçu comme une discipline spirituelle.

 

Ce qui est moins connu, c’est que M. Modi a aussi fait du yoga, associé dans le pays à une pratique religieuse, un projet pour asseoir l’hégémonie des hindous en Inde. L’extrémiste hindou Yogi Adityanath, dirigeant de l’Etat de l’Uttar Pradesh, a dit tout haut ce que les nationalistes hindous pensent tout bas, en appelant ceux qui refusaient de pratiquer la position de la « salutation au soleil » à « quitter l’Inde ou à se noyer dans les océans ». En Inde, l’harmonie du yoga est donc à relativiser. Patricia Sauthoff, une universitaire américaine, est bien placée pour le savoir. Dans l’ouvrage de Marie Kock, elle raconte que son cours intitulé « histoire et politique du yoga » à l’université Nalanda, dans l’Etat du Bihar, a été brutalement suspendu lors de l’arrivée d’un vice-chancelier issu des rangs extrémistes hindous. « Stupéfait d’apprendre qu’un cours sur la “politique du yoga” était dispensé par une étrangère. (…) Le cours a été aboli », avait tweeté Ram Madhav, le secrétaire général du parti du BJP, au pouvoir en Inde. Les yogis nationalistes hindous n’ont pas les chakras les plus ouverts du monde.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 14 juin 2019.

 

Yoga, une histoire-monde. De Bikram aux Beatles, du LSD à la quête de soi : le récit d’une conquête, de Marie Kock, La Découverte, 256 pages, 21 euros.