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Les attentats djihadistes du 21 avril, qui ont fait 258 morts dans l’île, ont un peu plus fragilisé les relations entre la majorité bouddhiste et la minorité musulmane : la montée en puissance du nationalisme des uns répond à la dérive islamiste des autres.

 

 

 

https://img.lemde.fr/2019/06/05/0/0/3500/2491/688/0/60/0/eea59e1_GGGCOL08_RELIGION-EID-SRILANKA_0605_11.JPGDes musulmans en plein ramadan, le 5 juin à Colombo. DINUKA LIYANAWATTE / REUTERS

 

 

 

Les attentats djihadistes au Sri Lanka, qui ont fait 253 morts le 21 avril, ont ébranlé un équilibre intercommunautaire déjà fragilisé depuis quelques années par des heurts entre bouddhistes et musulmans. La démission de l’ensemble des ministres musulmans du gouvernement et de deux gouverneurs de province, lundi 3 juin, à la suite d’accusations d’un moine bouddhiste les soupçonnant de collusion avec certains des auteurs sri-lankais des attentats, montre à quel point la situation ne cesse de se dégrader.

 

A la mi-mai, des émeutiers chrétiens et bouddhistes avaient attaqué des musulmans dans des districts du nord-ouest de l’île, faisant un mort. La tension reste vive dans toutes les zones de peuplement musulman, où les disciples du Prophète forment une minorité de 10 %, très active dans le domaine du commerce. Ce qui leur vaut depuis des lustres la jalousie de certains, notamment parmi les Cinghalais bouddhistes (70 % de la population). Aujourd’hui, toute la communauté musulmane se sent menacée par l’ambiance délétère régnant depuis les attentats : en démissionnant, les ministres ont dit que les musulmans vivaient depuis ces derniers jours « dans la terreur » et craignaient un « bain de sang ».

 

Cette démission en bloc des ministres à la suite des accusations proférées par un moine, parlementaire affilié à un parti nationaliste, a ému intellectuels et partisans d’un Sri Lanka multiconfessionnel, attachés au caractère ethniquement et religieusement pluriel de l’île. Le moine en question a obtenu gain de cause après avoir menacé de jeûner jusqu’à ce que mort s’en suive.

 

« La démission des ministres musulmans revient à donner une sorte de droit de veto à des moines entrés en politique : en l’occurrence, la grève de la faim remplace la procédure judiciaire », nous dit Paikiasothy Saravanamuttu, directeur du Centre for Policy Alternatives (CPA) de Colombo. Il rappelle l’article 9 de la Constitution, selon lequel même la liberté de culte est garantie dans le cadre d’un État sécularisé, même si « le devoir de l’État est celui de protéger et de favoriser les enseignements de Bouddha ».

 

Tendances à l’intégrisme

 

Le Sri Lanka, qui a été ensanglanté durant un quart de siècle, jusqu’en 2009, par les violences liées à la guerre avec les Tigres de l’organisation séparatiste de la minorité tamoule, risque de basculer dans un affrontement d’un autre type : la tension interreligieuse succéderait à l’hostilité interethnique. Les minorités ont des raisons historiques de se sentir menacées : en 1983, un pogrom antitamoul organisé par des politiciens cinghalais bouddhistes du gouvernement de l’époque fit entre 400 et 3 000 morts, selon les sources.

 

La tendance à l’intégrisme et les influences du wahhabisme saoudien à l’œuvre dans certaines villes ou zones à majorité musulmane du pays est en train, à rebours, d’enflammer les esprits de la majorité bouddhiste. Quant aux chrétiens, premières victimes des attentats qui ont visé des églises catholiques et évangélistes, ils ne se sentent plus solidaires, en tant que minorité religieuse, du sort des musulmans.

 

Pour mieux comprendre la dynamique à l’œuvre dans cette fragilisation de la relation entre communautés, il faut replacer ces dernières dans un contexte culturel et historique : selon Gehan Gunatilleke, doctorant sri-lankais en droit de l’université d’Oxford, « il existe, chez les Cinghalais bouddhistes un sens profondément enraciné d’être le pays d’“accueil”. Ce récit national est utilisé pour qualifier les groupes minoritaires d’“invités”. » Dans son article The Chronic and the Entrenched : Ethno-Religious Violence in Sri Lanka, (non traduit), le doctorant redoute que la « perception d’une expansion économique et démographique des musulmans puisse perturber cette dynamique “pays d’accueil-invités”, et contribuer à l’exacerbation de fractures communautaires ».

 

Un péril démographique ?

 

Peu après le tournant du siècle, des partis ou groupuscules nationalistes cinghalais ont émergé dans l’île, instrumentalisant le risque que ferait peser sur l’équilibre ethnique une soi-disant progression démographique supérieure chez les musulmans. Perspective contredite par les statistiques officielles. « D’ici vingt ou trente ans, les musulmans constitueront la majorité de la population du Sri Lanka », affirme au Monde Dilanthe Withanage, cofondateur de la Bodu Bala Sena (BBS) – la force du pouvoir bouddhiste –, une organisation ultranationaliste, accusée d’incitation à la haine lors d’émeutes antimusulmanes en 2014.

 

Niant toute responsabilité dans ces émeutes, qui, selon lui, ont été la résultante de l’infiltration d’« éléments liés à Al-Qaida et l’État islamique dans la société musulmane », cet ingénieur en informatique, qui a beau jeu aujourd’hui de rappeler avoir prévenu depuis belle lurette des risques de terrorisme, égrène une théorie assez simple : « Les Tamouls et les musulmans font partie du Sri Lanka et il n’est pas question de remettre en question leur appartenance à notre pays. Mais les Cinghalais bouddhistes représentent 70 % de la population, c’est donc à eux de gouverner leur pays. Aujourd’hui, nous, les Cinghalais, sommes politiquement divisés, ce qui place parfois les politiciens musulmans en position de faiseurs de roi, lors des élections. Ce n’est pas normal. La démocratie c’est de reconnaître la primauté de la majorité, non ? »

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’au vu des derniers développements de la situation politique, il est peu probable que les esprits cessent de s’échauffer dans les mois à venir : l’élection présidentielle, prévue d’ici à la fin de l’année, a de bonnes chances de ramener au pouvoir la famille de l’ancien président Mahinda Rajapakse. Tout à fait prête à user de la carte nationaliste pour effectuer son retour.

 

Bruno Philip, Le Monde.fr le 13 juin 2019.