Blue Flower

 

Les nationalistes hindous ont fait de la protection de la vache sacrée l'une des grandes causes de leur mandat. Le nombre des lynchages de musulmans ayant abattu des vaches s'est depuis multiplié plongeant toute la filière bovine du pays en difficulté.

 

Faute de pouvoir vendre les vaches qui ne donnent plus de lait et n'étant pas en mesure de les entretenir, les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à les abandonner.

 

 

 

 « Le nom de ce village est Bisada, ce n'est pas le village d'Akhlaq ! » Il suffit de mentionner le nom de Mohammed Akhlaq pour provoquer la colère des villageois dans cette commune de l'Uttar Pradesh située à moins de 100 kilomètres de la capitale New Delhi. Soupçonné d'avoir abattu une vache, animal sacré dans l'hindouisme, Mohammed Akhlaq a succombé, il y a plus de trois ans, sous les coups d'une foule de villageois armés de leurs poings, de bâtons et de briques. « Quel que soit le scandale auquel vous faites référence, ce n'était pas un lynchage, c'était un accident », affirme Bijendra Singh, installé à l'ombre d'un grand hibiscus en fleur.

 

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Le déroulé des événements, lui, dit tout le contraire. Le soir du 28 septembre 2015, c'est à l'endroit même où nous parle cet homme grisonnant que la foule se rassemble. Le haut-parleur du temple hindou vient d'affirmer qu'une vache a été tuée près du transformateur. La maison bleue de Mohammed Akhlaq, le seul musulman de ce quartier, ne se trouve qu'à une centaine de mètres de là, dans une étroite ruelle. « Ils sont directement venus chez nous, se souvient Danish, le fils de Mohammed Akhlaq. Nous ne comprenions pas ce qui se passait. Après avoir forcé la porte, ils ont commencé à nous frapper, mon père et moi. J'ai mis les mains sur mon visage pour me protéger. » Le jeune homme apprendra la disparition de son père à sa sortie de l'hôpital, après avoir échappé lui-même de justesse à la mort.

 

 

 

Danish, le fils de Mohammed Akhlaq, a appris la disparition de son père à sa sortie de l'hôpital, après avoir échappé lui-même de justesse à la mort.

Danish, le fils de Mohammed Akhlaq, a appris la disparition de son père à sa sortie de l'hôpital, après avoir échappé lui-même de justesse à la mort. Taha Ofmart

 

 

 

Chiffres en deçà de la réalité

 

Depuis le lynchage de Mohammed Akhlaq, des dizaines d'autres sont morts dans des circonstances similaires. Selon IndiaSpend, un site de journalisme de données, au moins 47 personnes auraient été tuées dans des violences liées à la protection des vaches depuis 2015. Un chiffre probablement en deçà de la réalité, car beaucoup de victimes et leurs proches hésitent à porter plainte de peur des représailles. Selon les défenseurs des droits de l'homme, il avoisinerait plutôt les 200.

 

Les musulmans, qui représentent 14 % de la population dans ce pays de 1,3 milliard d'habitants, en sont les principales cibles. Les victimes comptent aussi de nombreux Dalits, anciennement appelés intouchables. Les deux communautés sont visées pour leur association au commerce ou à la consommation de bovins. L'Uttar Pradesh et, plus largement, le nord de l'Inde sont particulièrement touchés par ces violences. Cet Etat, le plus peuplé en Inde, compte près de 20 % de musulmans et représente à lui seul presque 50 % des exportations totales de viande indienne. Il compte plus de la moitié des 72 abattoirs indiens agréés.

 

Démocratie ethnique

 

La recrudescence des lynchages coïncide avec l'arrivée au pouvoir, en 2014, du Bharatiya Janata Party (BJP, nationaliste hindou) du Premier ministre Narendra Modi,  qui vient d'être réélu à la tête du pays . L'utilisation d'un langage haineux et clivant par des politiciens de haut rang a, lui aussi, augmenté de 500 % entre 2014 et 2018, selon un récent sondage réalisé par New Delhi Television (NDTV). 90 % des politiciens épinglés sont issus des rangs des nationalistes hindous du BJP. « Nous ne resterons pas silencieux si quelqu'un tente de tuer notre mère [la vache, NDLR]. Nous sommes prêts à tuer et à être tués », a ainsi déclaré Sakshi Maharaj, un membre du Parlement portant les couleurs du BJP, à propos de la mort de Mohammed Akhlaq.

 

 « Le BJP est un parti suprémaciste hindou et quiconque attaque les musulmans à travers des lynchages est porté en héros », estime Harsh Mander, défenseur des droits de l'homme. Il y a quelques semaines à peine, plusieurs accusés dans le lynchage de Mohammed Akhlaq se sont ainsi retrouvés au premier rang d'un meeting politique du ministre en chef de l'Uttar Pradesh, le moine radical shri yogi Adityanath, lui aussi issu des rangs du BJP. En 2018, un ministre du gouvernement central est même allé jusqu'à décorer de colliers de fleurs des hommes condamnés pour lynchage et libérés sous caution.

 

Le BJP aurait-il un problème avec les musulmans ? « Je m'oppose à cette question parce qu'au même titre que les chrétiens, les hindous, les jaïns et les parsis, les musulmans font aussi partie de l'Inde et nous les traitons de la sorte », a récemment déclaré l'ancienne ministre de la Défense désormais en charge des Finances, Nirmala Sitharaman, lors d'un échange avec la presse internationale à New Delhi. Christophe Jaffrelot, auteur de « L'Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique », parle de la mise en place d'une démocratie ethnique de fait. Si aucune loi ne discrimine directement les minorités, elles n'ont plus les mêmes droits que la majorité hindoue qui représente 80 % de la population.

 

Milices corrompues

 

Sous la gouverne des nationalistes hindous, la crispation politico-religieuse autour de la figure de la vache, couplée au durcissement de certaines lois, a également porté un coup à des pans entiers de l'économie : les industries de la viande et du cuir, traditionnellement tenues par des musulmans, mais aussi l'agriculture. Les milices informelles de protection des vaches harcèlent également les transporteurs de bétail, peu importe que ces derniers convoient des buffles - qui ne sont pas considérés comme sacrés et dont l'abattage est autorisé - et non des vaches. « Ces milices sont sur les routes pour des raisons financières davantage que pour des raisons religieuses », affirme Fauzan Alavi. Même lorsqu'ils sont en règle, les transporteurs doivent ainsi acheter leur tranquillité à coups de pots-de-vin.

 

À Ghazipur, dans la banlieue est de la capitale indienne, une quinzaine d'agents de sécurité gardent nuit et jour le marché aux bestiaux. « Les petits agriculteurs n'apportent plus leur buffle, ni même leur mouton ou leur chèvre, de peur de se faire tabasser ou de se les faire confisquer sur les routes », raconte Mohd Tehseen Qureshi dont la famille vit du commerce de bétail depuis trois générations.

 

Les transporteurs et les vendeurs présents sur ce marché, à la veille de l'Aïd, décrivent tous un système d'extorsion bien huilé qui bénéficierait du soutien de certains policiers peu scrupuleux. Lorsqu'un camion part sur les routes, les milices autoproclamées de protection des vaches seraient ainsi prévenues par les villageois. « Il arrive que ces milices volent le bétail pour le revendre, elles n'aiment pas les animaux, elles aiment l'argent, accuse le sexagénaire à la barbe poivre et sel. Sinon pourquoi laisseraient-elles autant de vaches errantes sur les routes ? »

 

Le fléau des vaches errantes

 

Faute de pouvoir vendre les vaches qui ne donnent plus de lait et n'étant pas en mesure de les entretenir, les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à les abandonner. Ainsi, les vaches errantes prolifèrent dans les campagnes qui manquent de refuges pour les accueillir. « Les mouvements à la frontière avec le Bangladesh, où il existait un commerce illégal, ont été restreints et cela explique en partie cette prolifération », précise Fauzan Alavi, le porte-parole de l'association des exportateurs de viande et de bétail.

 

 

 

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Taha Ofmart

 

 

 

A quelques kilomètres à peine de Bisada, dans l'Uttar Pradesh, les vaches errantes sont devenues un réel fléau pour les récoltes. 200 à 250 d'entre elles se promènent librement dans le village de Mahawad et détruisent avec leurs gros sabots le blé soigneusement semé par les agriculteurs. « Je passe des nuits entières à surveiller mes récoltes dans les champs autour de ma ferme, se désole Ashok Gujjar. En plus, elles ont mauvais caractère, un jour j'ai dû grimper à un manguier pour échapper à une vache qui tentait de s'en prendre à moi », raconte volontiers le petit homme espiègle. Tous n'ont pas eu la chance d'avoir un arbre à proximité. Excédés, au mois de janvier, les agriculteurs ont fini par enfermer 80 vaches errantes dans l'école du village afin d'alerter les pouvoirs publics.

 

300 à 400.000 emplois supprimés

 

« Nous respectons Narendra Modi et nous espérons qu'il fera ce qu'il y a de mieux pour le pays », réagit Mohd Tehseen Qureshi au sujet de la  récente victoire des nationalistes hindous aux élections législatives . Car l'Inde, qui est l'un des plus gros exportateurs mondiaux de viande de buffle, a vu ses exportations tomber à 4 milliards de dollars, chutant de 15 % entre 2014-2015 et 2017-2018. Fauzan Alavi estime que 300 à 400.000 emplois auraient été supprimés. « L'industrie de la viande est tenue par les musulmans et la main-d'oeuvre est constituée essentiellement d'hindous issus des castes les plus défavorisées de la société, et c'est également le cas dans le secteur du cuir », rappelle-t-il.

 

Toute la filière est impactée car les tanneries se retrouvent privées de peaux : les exportations de cuir sont ainsi passées de 6,5 milliards en dollars en 2014-2015 à 5,7 milliards de dollars en 2017-2018. L'Inde fournit 13 % du cuir à l'échelle mondiale et ce secteur emploie 3 millions de personnes, selon le ministre du Commerce et de l'Industrie. « Au mois de novembre, le gouvernement d'Uttar Pradesh a fait fermer la plupart des tanneries pour l'organisation de la Kumbh Mela [grand pèlerinage au cours duquel les fidèles hindous se baignent dans le Gange, NDLR], au motif que nous polluons le fleuve », explique Naiyer Jamal, membre de l'association des petites tanneries de Kanpur (Uttar Pradesh). La Kumbh Mela s'est achevée le 4 mars, mais les tanneries sont toujours à l'arrêt.

 

 

« L'industrie du cuir a été décimée à travers le pays en raison de ces politiques qui n'affectent pas uniquement les exports et les emplois mais qui privent littéralement les musulmans et les Dalits de leur moyen de subsistance », juge Santosh Mehrotra, professeur d'économie à l'université Jawaharlal-Nehru. Une situation qui révèle les contradictions du gouvernement nationaliste hindou, qui avait identifié en 2017 le secteur de l'habillement et du cuir comme l'une des industries clefs pour générer de l'emploi et de la croissance dont le pays a bien besoin. Aujourd'hui, le taux de chômage est le plus élevé en quarante-cinq ans et le taux de croissance a fortement ralenti.

 

La communauté musulmane et les Dalits sont non seulement marginalisés et appauvris, mais ils vivent désormais aussi dans la peur quotidienne des violences. Depuis la nouvelle victoire du BJP, cinq incidents ont déjà été recensés contre des minorités dans le pays. « Si notre coeur ne se brise pas face à cette situation, c'est que notre pays est brisé », se désespère Harsh Mander. Car les démons réveillés par un nationalisme hindou exacerbé risquent de continuer à hanter encore longtemps le pays.

 

 

 

Nirmala, mère de Ravi Singh, 22 ans, battu à mort, avec d'autres membres de sa famille Nirmala, mère de Ravi Singh, 22 ans, battu à mort, avec d'autres membres de sa famille  Taha Ahmad

 

 

 

Carole Dieterich, Les Échos.fr le 5 juin 2019