Blue Flower

 

 

 

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                                                                                          RIEGER Bertrand / hemis.fr

 

 

 

Retrouver l'Inde, c'est découvrir de nouveau le voyage. C'est aussi accepter de se perdre. Et cependant trouver refuge dans une demeure d'exception, la Saratha vilas, dans le Chettinad.

 

Tout de suite, il s'agit de s'abasourdir. Pousser les basses, les aigus, les infrasons. Rendre les oreilles, les yeux dingues de saturation. De beauté, de pauvreté. D'épidermes. Se rendre en Inde, c'est rendre l'âme, se projeter. Ce continent appartient donc au voyage. Sortir alors de la carte postale, préparer le terrain, alléger sa monture, respirer le monde nouveau. Commencer par une ville. Que ce soit Mumbai, ou alors Tanjore. S'écarter des chemins et plonger dans le tumulte, les Klaxons piquant les oreilles comme une nuée de guêpes, le brassage, les odeurs en cheminée, la foule comme un massage et vous comme un fétu de paille.

 

C'est alors que vous pourrez déposer, espacer, ralentir le tour : entrer en campagne. Parcourir les routes, ou mieux cheminer en train, apprendre l'Inde comme un langage. Où file donc la locomotive électrique ? Vers Karaikudi où vous attendent vos hôtes singuliers. Le paysage fonctionne par hoquets. Tantôt l'aridité accablante, puis soudainement des rizières. Il arrive bien un moment où l'on renonce, car plus rien n'est compréhensible. L'horizon se faisait aride, tout à coup, il éternue en verdoyance.

 

Il convient alors de s'arrêter, de poser ses valises au bon endroit. Ce sera Saratha Vilas. Un lieu compréhensible, avec cette aristocratie du passé, son histoire, sa façon de traverser les siècles.

 

 

 

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Carrelage d'Aubagne

 

Vous êtes ici en Inde du Sud, précisément dans le Chettinad. Le pays des « chettiards ». Ces riches commerçants firent fortune (1850-1940) en Malaisie, en Birmanie, grâce à la bienveillance de l'Empire britannique. Ils prêtèrent de l'argent, investirent et deviendront vite riches comme des puits. Plutôt que de s'exiler dans un ailleurs prévisible, ils préférèrent rester au pays. S'ensuivit alors une surenchère de fortune. C'est à qui relèverait le plus son col, empilerait balustres, balcons, galeries, corniches, parapets, porches, stucs et frontons. On y fait appel à la terre entière : marbre de Carrare, marbre noir de Mazy (Belgique), miroirs et lustres d'Italie, bois de citronnier, bois rares du Sri Lanka, chaux de coquillage, faïences japonaises, chinoises, carrelage d'Aubagne. Déjà à l'époque, le téléphone était sur la table d'entrée, la limousine dehors, l'air brassé à l'intérieur. Tout à côté, on étira même un véritable aéroport privé à dimension internationale. L'argent coulait à flots. À tel point que l'un des meubles les plus chéris de ces demeures palatiales - sans conteste le coffre-fort - emplit aujourd'hui les hangars entiers des antiquaires de la région.

 

La richesse aurait pu s'arrêter là dans de vaines forfanteries à deux sous, ajouter l'or à l'argent. Mais il faut lire dans ces demeures subjuguantes (on en compte près de 10 000 dans les 73 villages et deux villes de la région), un ordonnancement régi par les règles du Vastu shastra, science de l'architecture et du bien-être. S'enchâssent cours successives, galeries, salles de cérémonie et d'apparat, quartier des femmes, cuisines et ce avec un système de ventilation savant de gestion des eaux, le tout quadrillé dans un urbanisme rigoureux : nord-sud pour les rues principales ; est-ouest pour les transversales. Deux architectes français tombés amoureux du Chettinad, Bernard Dragon et Michel Adment, pourraient en parler des heures. C'est ce qu'ils font du reste tant leur passion les dévore. Ils sillonnaient déjà l'Inde en 2003, lorsqu'ils tombèrent nez à nez avec cette région loin des sentiers battus. S'ils furent saisis par ces hymnes architecturaux, ils éprouvèrent aussi de la détresse devant un patrimoine partant en lambeaux. Il faut voir ces palais hantés, vidés de descendance, habités par des gardiens désœuvrés. Il y a même - pour les amateurs du genre - une magnifique dimension pathétique, poignante avec les morsures du temps. Lentement expirent ces maisons palatiales marbrées d'humidité, rongées de mousse. On voudrait rappeler les mânes, agripper le passé, réveiller les dormeurs. Mais seul le silence répond dans ces salles safranées.

 

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SCHROEDER Alain / hemis.fr

 

 

 

Reposoirs désenchantés

 

Qu'à cela ne tienne, les deux architectes se battent comme des beaux diables, essaient de réveiller ces reposoirs désenchantés. Après avoir obtenu le parrainage de l'Unesco, ils parviennent à glisser ce patrimoine sur la liste de veille des 100 sites les plus en danger de l'ONG new-yorkaise, World Monument Fund. En 2006, ils tirent les manches et les sornettes, créent Arche-s, une association de défense du patrimoine, instiguent la campagne Revive Chettinad Heritage avant de tomber subjugués sur une demeure en solitude, la Saratha vilas, à Kothamangalam. Après une année de travaux acharnés, ils ouvrent en 2010, huit chambres et suites (dix à présent) fidélisant des voyageurs apaisés par cette approche sensée, sentimentale. La Saratha vilas appartient à ces beaux chants solitaires poussés dans une palpable sérénité. Le paysage y répond, les villageois approuvent. La vie reprend. Soudainement, se glissent les pieds nus sur le sol marbré de la demeure. Comme si par cette dimension tactile, le cœur du passé se remettait à battre. C'est le cas. Un petit miracle, loin de tout. Proche de ce que nous aimons dans le voyage.

 

 

 

Petit carnet d'adresses

À faire à...

Karaikudi. Chandei market. Ce marché est splendide de candeur, de fraîcheur et d'innocence. Juste des étales éclaboussant de netteté, des bâches colorées, des visages habités, des légumes en pleine santé, épices, poissons séchés, fruits vitaminés. Une révélation paysanne.. Le quartier des antiquaires. Autour de Munneswaram Kovil street, regorgeant de vaisselles en émail (japonaise, chinoise, birmane et même suédoise), de laques, ainsi que, pour ceux qui souhaitent faire exploser leur supplément bagage, de coffres-forts sacrément costauds.

Tanjore. Hôtel Tanjore Hi. Charmant boutique hôtel posé en plein tumulte de la ville, à deux pas du Big temple (à visiter aux aurores : après, c'est la houle). Quinze chambres sobres néoclassiques aux bleutés modernistes. Restaurant avisé à inclinaisons végétariennes.dunewellnessgroup.com/tanjore-hi-hotel

Où dormir ?

. Saratha vilas à Kothamangalam. Demeure palatiale, cuisine exquise à orientation végétarienne (mais pas exclusivement). Régulièrement des stages s'y tiennent (yoga), ainsi que des cours de cuisine (dont un singulier apprentissage du sandwich au fromage) et massages ayurvédiques. Piscine.sarathavilas.com

Trouver un guide

. L'agence locale Shantitravel, gérée par deux Français Alexandre Le Beuan et Jeremy Grasset, est la référence en Inde depuis 2006. Elle propose un tour dans le Chettinad. À noter, leurs conseillers pour les voyages sont installés en Inde.shantitravel.com

 

 

 

François Simon, Les Échos.fr le 21 mai 2019.