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Cette femme de 31 ans dirige la réhabilitation du bidonville dans lequel elle vit et contribue à l’émancipation de ses habitantes

 

 

 

BOMBAY (INDE)- correspondance

 

La pugnacité se lit sur son visage. A l’évidence, Hansa Vaghela ne s’en laisse pas conter lorsqu’elle dirige les réunions du comité de réhabilitation de Ramdev Nagar, où elle vit depuis son mariage en 2006. Son quartier est l’un des nombreux bidonvilles de Bhuj (200 000 habitants), la capitale du désert de Kutch, dans l’Etat indien du Gujarat, à une centaine de kilomètres du Pakistan. « Quand j’ai été nommée dans cette instance, j’ai exigé que la moitié de ses membres soient des femmes, mais les prises de décision restent un combat permanent, car les hommes essaient toujours d’imposer leurs vues », explique cette femme de 31 ans, qui se demande encore comment elle est arrivée là.

 

Née à Desalpar Gunthli, un village reculé de la vallée de l’Indus, elle a été scolarisée jusqu’à l’âge du collège. Le jour où ses parents lui ont trouvé un époux, elle n’a eu d’autre choix que de rejoindre la ville et d’interrompre ses études. Elle passait pour une frondeuse, car dans sa communauté des Devi Pujak, très majoritairement illettrée, il est mal vu que les filles aillent à l’école.

 

« J’ai fait deux enfants, et la chance a voulu que l’Etat entreprenne alors de nous construire des logements en dur », raconte-t-elle. C’était en 2010, neuf ans après le terrible tremblement de terre qui avait ravagé la région, tuant entre 15 000 et 20 000 personnes, et détruisant près de 400 000 maisons. Objectif des pouvoirs publics : loger décemment les sans-abris et dédensifier la ville. En 2015, le chef du gouvernement régional est venu poser la première pierre d’un programme de 116 logements neufs. La jeune femme se souvient que, avant cela, lorsqu’elle rentrait du centre-ville en rickshaw, le chauffeur ignorait où se trouvait Ramdev Nagar. Depuis, tout le monde connaît ! « Dans notre société patriarcale, l’idée que les femmes sortent de leur cuisine pour investir le débat public a beaucoup fait jaser. »

 

Le montage financier de l’opération prévoit un financement public des nouvelles habitations à hauteur de 85 %, le solde devant être assumé par les foyers désireux de s’y installer. « On a dû emprunter de l’argent à la banque et, pour rembourser, il a fallu que les femmes cherchent du travail et commencent par apprendre à écrire leur nom et à signer des papiers », souligne notre interlocutrice, qui avait une longueur d’avance en la matière et s’est retrouvée tout naturellement à aider ses voisines à s’émanciper.

 

Corollaire de cette nouvelle situation : les mamans ne pouvant plus garder les enfants à la maison, il restait à envoyer ces derniers à l’école. Au sein du comité dont elle a pris la tête, Hansa Vaghela a donc très vite imposé qu’un bâtiment collectif soit prévu pour accueillir un établissement scolaire pour les plus petits, une crèche et une maternelle. « Si les hommes avaient été seuls à concevoir les espaces urbains, on n’aurait rien eu de tout ça », assure-t-elle. Autre bataille : la distribution équitable des parcelles, puis celle de la conception des maisons. « Nous nous sommes battues pour décider de l’emplacement des cuisines et de la taille des rangements. Et surtout pour qu’il y ait plusieurs points d’eau et des salles de bains. Ça, ce n’était pas négociable. »

 

Emportées dans leur élan, les femmes du comité ont aussi donné leur avis sur le choix des matériaux, et ont préféré aux matières recyclées des poteaux en pierre avec des armatures en acier à l’intérieur, afin de mieux résister aux séismes. L’an dernier, Hansa Vaghela s’est inscrite au lycée. Elle vient de passer l’équivalent du baccalauréat et attend les résultats avec fébrilité. En rêvant de « servir de modèle » aux autres femmes de sa communauté.

 

Guillaume Delacroix, Le Monde daté du 15 mai 2019.