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Le plan du gouvernement pour « en finir avec la défécation en plein air » n’a pas convaincu

 

 

 

https://img.lemde.fr/2019/05/09/0/0/3500/2254/688/0/60/0/18ea1c7_hjFpexwavgoE-N9Gg4gtTsmg.jpgDans des toilettes publiques de Ghaziabad, dans l’Uttar Pradesh, en novembre 2017.
PRAKASH SINGH / AFP

 

 

 

Les cahutes sont agglutinées les unes aux autres au bord de la mer d’Arabie. C’est sur les rares mètres carrés encore inoccupés du bidonville de Walkeshwar, dans la mégapole de Bombay, entre trois baraquements et deux tas d’ordures, que les autorités ont entrepris de construire des toilettes publiques.

 

En arrivant au pouvoir en 2014, le premier ministre Narendra Modi, candidat à un deuxième quinquennat aux législatives qui se tiennent en plusieurs phases jusqu’au 23 mai, s’était juré « d’en finir avec la défécation en plein air » en Inde, en lançant la mission Swachh Bharat (« L’Inde propre ») pour bâtir des toilettes publiques un peu partout, et aider les Indiens à s’équiper à domicile.

 

Le candidat Modi en a fait un argument de campagne de nouveau cette année, en expliquant qu’il fallait le réélire pour que le programme soit mené à son terme d’ici au 150anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, lequel donnera lieu à de grandes célébrations dans toute l’Inde, en octobre.

 

« Quatre mois avant les élections, la mairie a installé deux WC au bout de notre impasse, mais les femmes sont les seules à les utiliser. Les hommes, eux, préfèrent continuer d’aller faire leurs besoins entre les rochers, à toute heure du jour et de la nuit », racontent les frères Yadav. Agés de 14 et 21 ans, Ritik et Rahul montrent la clé du cadenas des toilettes. Une copie a été donnée aux dix maisons minuscules les plus proches, où vivent environ 70 personnes.

 

« Tout part dans la mer »

 

Sur le mur latéral, une plaque en granit noir rappelle le nom de leur bienfaiteur, Mangal Prabhat Lodha, élu local du Parti du peuple indien (BJP, nationaliste hindou, au pouvoir). « Notre communauté lui avait écrit cinq ou six fois pour obtenir ces WC, mais l’ennui, c’est qu’il n’y a pas d’eau à l’intérieur, précisent les deux garçons. On est obligés d’aller remplir un seau au robinet collectif avant de les utiliser. Et ensuite, tout part dans la mer. » Le gain écologique est nul, mais au moins, les femmes ont gagné en intimité.

 

Le bidonville, accroché à la colline de Malabar, entoure les temples hindous du bassin sacré de Banganga, où jaillit une source d’eau douce depuis qu’y a fait halte le héros mythologique Rama. En face de la maison de la famille Yadav, quatre autres toilettes étaient sorties de terre en 2016. « A l’époque, ils avaient mieux fait les choses, en prévoyant des chasses d’eau et en posant une canalisation souterraine pour les raccorder au tout-à-l’égout », observe Shivchran Gupta, 46 ans, qui refuse que l’on interroge sa femme à ce sujet, par pudeur.

 

Devant les portes cadenassées, un panneau publicitaire montre Suresh Raina, le batteur star de l’équipe nationale de cricket, invitant ses concitoyens à « ne plus faire leurs besoins dans la mer ». Des cabines en maçonnerie et carrelage toute neuves desservent de la sorte les 800 logements de Walkeshwar. Tous les résidents que nous rencontrons disent avoir voté BJP le 29 avril, jour du scrutin dans l’Etat du Maharashtra. « Quand le Parti du Congrès dirigeait le pays, l’Inde était un pays en développement. Avec Modi, l’Inde devient un pays développé », déclare Jayesh Bodke, un marin de 29 ans, qui passe six mois de l’année à parcourir les océans sur des porte-conteneurs.

 

Le bilan de la mission Swachh Bharat est pourtant sujet à caution. D’après le gouvernement, la promesse a pratiquement été tenue : officiellement, 27 des 36 Etats et territoires de l’Union indienne ne pratiquent plus la défécation en plein air, et 98,6 % des foyers ont accès à des toilettes. « Trop beau pour être vrai », a titré cet hiver le journal économique Mint.

 

Des organismes indépendants ont fait leurs calculs et parviennent à des résultats bien différents. Le Research Institute for Compassionate Economics (RICE), par exemple, a mené une enquête de terrain à la fin de 2018 dans quatre Etats du nord de l’Inde, le Bihar, le Madhya Pradesh, le Rajasthan et l’Uttar Pradesh, où vivent 444 millions de personnes, soit un tiers de la population du pays.

 

« Ma mère n’en voulait pas chez elle »

 

Si la situation s’est nettement améliorée là-bas, 44 % des personnes continuent encore aujourd’hui, en milieu rural, de se soulager dans la nature (contre 70 % en 2014). Et à l’instar de ce qui se passe à Walkeshwar, « près d’un quart » de ceux qui habitent des logements équipés de latrines ne les utilisent pas. Cette proportion était la même il y a cinq ans.

 

Pourtant, la part des maisons équipées de WC, toujours en milieu rural, est passée en cinq ans de 37 % à 71 %, dans près de la moitié des cas grâce à une aide financière de l’Etat. New Delhi en fait une question d’honneur, la Banque mondiale ayant souligné que, en 2015, l’Afrique subsaharienne, le Pakistan ou le Bangladesh faisaient mieux que l’Inde en termes de taux d’utilisation des toilettes.

 

Dans l’opposition, le Parti du Congrès rappelle que des progrès avaient déjà été enregistrés lorsqu’il était au pouvoir, avant 2014. Mais sous le gouvernement Modi, le rythme de construction des toilettes a doublé. D’après le ministère des finances, l’Etat fédéral consacre actuellement 0,6 % de son budget à la construction de toilettes, contre 0,1 % en moyenne sous la majorité précédente. Entre-temps, la subvention publique accordée à chaque foyer désireux de s’équiper est passée de 4 500 roupies (58 euros) à 12 000 roupies (154 euros).

 

Dans un livre publié en 2017 (Where India Goes, HarperCollins), les chercheurs Diane Coffey et Dean Spears relevaient que la défécation en plein air persiste, car « dans l’esprit des gens, mieux vaut faire ses besoins dans la nature que stocker les excréments dans des fosses septiques ». Non seulement ces dernières sont considérées comme impures à proximité des habitations, mais elles nécessiteront le recrutement de dalits, les indigents relégués hors du système des castes, anciennement appelés « intouchables », les seuls à pouvoir effectuer une tâche aussi dégradante.

 

A Walkeshwar, Jayesh Bodke termine la réhabilitation de la bicoque familiale où il est né. Pour la première fois, elle va être équipée de toilettes. A l’étage, il y aura bientôt des WC « à l’occidentale », avec un siège. Mais au rez-de-chaussée, le jeune homme installe des latrines sans cuvette. Il explique : « Ma mère ne voulait pas de toilettes chez elle. Après des mois de négociations, j’ai réussi à la convaincre, mais elle ne pourra jamais se soulager en position assise. »

 

Guillaume Delacroix (Bombay , correspondance), Le Monde.fr le 9 mai 2019