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Pour accompagner son projet de constructions d’infrastructures à travers le monde, Pékin ne laisse rien au hasard et a confié à 40 médias « internationaux » le soin de promouvoir cette initiative.

 

 

 

https://img.lemde.fr/2019/05/08/0/0/5000/3333/688/0/60/0/233a239_faFnhEsqWy26AlZ-LC6UUmAf.jpgDes journalistes travaillent à proximité d’un écran publicitaire pour le Belt and Road forum, le 27 avril à Pékin. ANDY WONG / AP

 

 

 

LETTRE DE PÉKIN

 

Certains médias ont bien de la chance : ils ont désormais leur propre « Route de la soie », le Belt and Road News Network. Ce réseau a commencé à voir le jour dès le lancement de ce vaste projet international de construction d’infrastructures lancé par la Chine en 2013 mais qui s’est réellement structuré, fin avril, à Pékin, en marge du deuxième forum de la Belt and Road Initiative (BRI).

 

Désormais le réseau est doté d’un « conseil » composé de « quarante médias influents venus de vingt-cinq pays », indique la presse chinoise sans donner plus de précisions. Selon la lettre de félicitations que leur a envoyée le président Xi Jinping, les membres de ce conseil devraient avoir comme objectif de « raconter les histoires sur la BRI d’une façon qui pourrait façonner une opinion publique saine et aider à ce que l’initiative apporte davantage de résultats substantiels aux personnes vivant dans des pays le long de la Ceinture et de la Route ».

 

Dans le quotidien nationaliste Global Times, un journaliste pakistanais, Sarmad Ali, président de Jang Media Group, dit tout haut ce que les Chinois se contentent de dire tout bas : les pays de la BRI ont besoin d’une plate-forme commune « parce que le plus grand problème est que les médias occidentaux ont une perception négative de la BRI et créent des doutes sur l’efficacité des projets sous ce label ».

 

Adhésion « inébranlable » au Parti

 

Que les médias occidentaux soient vus comme mal intentionnés par Pékin n’est pas nouveau. « Il faut créer un nouvel ordre mondial des médias. Sinon la place sera prise par d’autres, ce qui posera un défi à notre rôle dominant dans la conduite de l’opinion publique », expliquait, dès 2013, Li Congjun, ancien responsable de l’agence officielle Xinhua et membre du comité central du Parti communiste chinois (PCC).

 

En novembre de la même année, un document interne à la direction du PCC, connu sous le nom de « document n°9 », attribué à Xi Jinping lui-même, décrivait la « situation idéologique comme une lutte intense et complexe ». Il mettait en garde contre plusieurs dangers, dont la promotion des « valeurs universelles » (entre guillemets dans le document), du néolibéralisme et « de l’idée occidentale du journalisme qui défie le principe chinois selon lequel les médias et l’édition doivent être soumis à la discipline du Parti ».

 

L’adhésion « inébranlable » au principe du contrôle du PCC sur les médias figurait dans les quatre priorités définies par ce document de combat.

 

D’ailleurs, en 2016, visitant – ou plus exactement inspectant, selon la formule consacrée – les principaux médias chinois, le président Xi Jinping avait eu cette formule : « Les médias doivent avoir le Parti comme nom de famille. »

 

Pour les Chinois, les « nouvelles routes de la soie », loin de se contenter de bâtir des infrastructures dans les pays en développement, doivent rapprocher les peuples. Et la communication y joue un rôle d’autant plus important que dans nombre de pays, ces investissements chinois sont contestés par une partie de la population. Dans un récent rapport consacré au « nouvel ordre mondial de l’information selon la Chine », Reporters sans frontières s’inquiète de cette stratégie internationale.

 

Formation pour journalistes étrangers

 

Outre des moyens considérables consacrés à sa propagande à travers le monde, la Chine multiplie désormais les formations à l’égard des journalistes étrangers. Deux types sont proposés : l’une de vingt-six jours, l’autre de dix mois. Au moins 3 400 reporters venus de 146 pays auraient déjà bénéficié de la première, sponsorisée par le China Daily, deux universités chinoises et China Eastern Airlines. Les journalistes y apprennent quelques éléments de langage. Conformément à la lettre de Xi Jinping, mieux vaut ainsi éviter de parler des « routes de la soie chinoises ». Si elles sont lancées par la Chine, celles-ci appartiennent en effet au monde. Qu’on se le dise.

 

Le nec plus ultra est cependant l’autre formation, dix mois tous frais payés en Chine (et même rémunérés environ 560 euros par mois), dont deux passés à visiter le pays. Elle se conclut par l’obtention d’un diplôme de relations internationales délivré par une université chinoise. Chaque année, une centaine de journalistes en bénéficient. Deux initiatives qui complètent une présence médiatique chinoise déjà impressionnante dans nombre de pays émergents et qui est plutôt bien vue dans les pays concernés.

 

Comme le reconnaît Reporters sans frontières, les médias chinois, à la différence des Occidentaux, se montrent rarement critiques et passent donc pour moins arrogants.

 

Surtout, le contrôle chinois des médias, notamment la notion de « cyber-souveraineté » qui permet à Pékin de contrôler Internet, fait des émules. D’ores et déjà, le Vietnam qui, pourtant, ne fait pas partie des thuriféraires des « nouvelles routes de la soie », a adopté, en 2018, une loi qui est la copie conforme de celle de son grand voisin. Une mauvaise nouvelle quand on sait que selon le classement de Reporters sans frontières, la Chine se classe au 176rang sur 180 en matière de liberté de la presse.

 

Frédéric Lemaître (Pékin, correspondant), Le Monde.fr le 9 mai 2019