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La carte d’identité biométrique doit permettre de s’assurer que les populations les plus pauvres touchent bien les aides sociales. Mais le système connaît des ratés. - Crédits photo : Danish Siddiqui/REUTERS

 

 

 

Des milliers d’Indiens ne sont pas reconnus par ce système censé aider les plus démunis. Privés d’aliments subventionnés, certains sont même morts de faim.

 

À New Delhi

 

Elle devait révolutionner le versement des aides sociales en éradiquant les détournements. Dès son arrivée au pouvoir, en 2014, le gouvernement de Narendra Modi décide d’utiliser la carte d’identité biométrique, l’Aadhaar, pour identifier les bénéficiaires d’aides sociales et s’assurer que les plus pauvres touchent bien les prestations auxquelles ils ont droit. Sur le papier, l’idée semble imparable.

 

À partir de 2010 - avant Modi, donc -, les autorités avaient en effet lancé une campagne pour distribuer la carte Aadhaar à toute la population. Pour l’obtenir, il fallait déposer ses empreintes digitales et celles de l’iris. La campagne fut un succès puisque, en cinq ans, 900 millions d’Indiens avaient demandé ce document.

 

Dès 2014, le gouvernement Modi entreprend d’utiliser cette technologie pour virer les allocations sociales directement sur les comptes bancaires. Le raisonnement est le suivant: puisque la carte biométrique identifie son propriétaire à coup sûr, il suffit de l’utiliser pour éradiquer les détournements. Beaucoup d’Indiens étant trop pauvres pour avoir un compte, en 2014, les autorités lancent un programme d’inclusion financière appelé Jan Dhan Yojana pour leur en ouvrir un. Depuis, 355 millions de comptes ont vu le jour et ils sont reliés à la carte Aadhaar de leur détenteur.

 

Comptes bancaires vides

 

Reste que cette réforme tarde à faire effet. La Direct Benefit Transfer Mission, l’organisme fédéral qui gère les paiements, dit avoir versé 3 297 milliards de roupies (42 milliards d’euros) d’aides sociales sur l’exercice 2018-2019. Mais seuls 862 milliards (11 milliards d’euros) ont été virés avec le système Aadhaar, soit un quart du total à en croire les chiffres de la National Payments Corporation of India.

 

En outre, ces transferts d’argent via l’Aadhaar ne bénéficient guère aux plus démunis. Fin 2016, la commission en charge de la mise en œuvre du programme d’inclusion financière a admis que 24 % des comptes bancaires ouverts pour les pauvres étaient vides. Depuis, les autorités ne publient plus le pourcentage des comptes sans argent. L’origine du problème viendrait de difficultés à relier le compte bancaire du titulaire à sa carte Aadhaar. Car la base de données biométrique n’est pas parfaite.

 

Morts de faim

 

Des milliers d’Indiens ont eu la mauvaise surprise de constater qu’ils n’étaient pas reconnus par le système Aadhaar. Dans plusieurs zones rurales, les PDS shops, ces magasins d’État qui vendent des aliments à prix subventionnés, ont refusé de servir des clients dont les empreintes digitales, usées par le travail manuel, n’étaient plus lisibles. D’autres n’avaient pas pu obtenir de carte. Privés de nourriture, certains sont morts de faim. L’économiste Reetika Khera, professeur à l’Indian Institute of Management d’Ahmedabad, a répertorié 45 cas de famine dans dix régions entre 2015 et 2018, la plus touchée étant le Jharkhand, dans l’Est, avec treize décès.

 

Sur la base d’un sondage réalisé en 2017 dans les États de l’Andhra Pradesh, du Bengale-Occidental et du Rajasthan, IDinsight, un centre de recherche de Delhi, estime que 2 millions d’Indiens sont privés d’aliments subventionnés à cause de l’Aadhaar dans ces trois régions. L’Andhra Pradesh, seul État à publier les statistiques sur l’usage de la carte biométrique, indique que, le mois dernier, l’authentification a échoué dans 47 % des cas.

 

Le phénomène démontre que l’Aadhaar n’a pour l’heure guère facilité le virement des aides. D’ailleurs, les versements en nature restent importants. Outre les aliments, les autorités distribuent des engrais ou du gaz, par exemple. Ces aides en nature ont représenté 35 % des 3 297 milliards de roupies de prestations déboursées en 2018-2019. Problème: les circuits de distribution sont victimes de vols, une partie de la marchandise étant détournée avant d’arriver aux bénéficiaires.

 

Emmanuel Derville, Le Figaro.fr le 6 mai 2019