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https://www.courrierinternational.com/sites/ci_master/files/styles/image_original_1280/public/assets/images/inde_-_pondichery_-_quartier_francais_-_ville_blanche.jpg?itok=NJzL-BKeDans une rue de Pondichéry. Une plaque de rue libellée en deux langues témoigne du passé colonial de l’ancien comptoir français. Photo JULIEN GARCIA/ PHOTONONSTOP

 

 

 

L’ancien comptoir français des Indes voudrait être inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Une requête qui ouvre un débat sur la façon dont la ville entretient son héritage – et voudrait aborder l’avenir.

 

Si Pondichéry était un être humain, son âme serait Beach Road. Quand la circulation y est interdite, de 18 heures à 7 h 30, l’artère appartient aux piétons. Les gens du coin y font leur jogging ou se promènent, en short ou en sari, des écouteurs dans les oreilles ou en compagnie d’amis, de membres de leur famille ou d’animaux de compagnie. Les visages blancs se mêlent aux bruns : tous les Indiens ne sont pas des Tamouls, qui furent les premiers habitants de Pondichéry, et tous les étrangers ne sont pas des touristes. Certaines personnes sont venues de l’autre bout de l’Inde et du monde pour s’installer ici pour quelques années, décennies ou générations. Le vendredi, les visiteurs, venus souvent de Chennai ou de Bangalore, s’ajoutent à ce cocktail.

 

C’est ce mélange de cultures, d’expériences et de compétences remontant à plusieurs siècles qui donne son identité à Pondichéry [qui a été, à partir de 1674, l’un des comptoirs français en Inde]. On le retrouve dans la cuisine, les coutumes, la langue et en particulier dans l’architecture. C’est aussi ce mélange qui donne au gouvernement local une raison de demander que le territoire de Pondichéry, ou au moins certaines parties, soit inscrit au patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco. Il prépare sa demande avec l’aide de la branche locale de l’Indian National Trust for Art and Cultural Heritage, l’Intach [une organisation indienne à but non lucratif qui travaille à la conservation du patrimoine]. “Pondichéry est l’une des villes les plus planifiées d’Inde. Il faut préserver ce patrimoine, déclare P. Parthiban, le secrétaire au Tourisme. On se concentre sur la ‘ville blanche’ mais il faut aussi protéger notre propre histoire.”

 

La “ville blanche”, un label pour touristes

 

Si la ville a vu passer de nombreux commerçants européens – entre autres portugais et néerlandais – à partir du XVIe siècle, ce sont essentiellement les vestiges de son passé français qui demeurent aujourd’hui. Rasée par les Britanniques en 1761 [au terme de plusieurs années de conflit entre les Compagnies françaises et anglaises des Indes], elle a été reconstruite par les Français à leur retour en 1763. C’est cette boulevard town, la vieille ville, que les autorités souhaitent faire inscrire au patrimoine mondial de l’humanité.

 

Un canal d’évacuation des eaux de pluie sépare les anciens quartiers français et tamoul de l’époque coloniale. Les gens du coin parlent encore de “ville noire” pour désigner le côté tamoul et de “ville blanche” pour désigner l’ancienne zone française. Mais la “ville blanche”, c’est juste un truc pour attirer les touristes, soutiennent les habitants. “Parce que le côté tamoul est comme n’importe quelle autre ville d’Inde du Sud”, explique l’un d’entre eux. Et la ségrégation spatiale n’est pas inconnue à Pondichéry, précise une autre : “Du côté tamoul, il y avait aussi des voies différentes pour les personnes de religions et de castes différentes.”

 

Aujourd’hui encore, nombre de Tamouls n’aimeraient pas vivre dans la partie française, essentiellement pour des raisons de tradition. Ils y vont à la plage, possèdent des biens immobiliers, travaillent dans les bureaux du gouvernement, qui se trouvent en général dans les vieux immeubles français, mais rentrent chez eux dans la partie tamoule ou au-delà, dans les nouveaux quartiers qui ont poussé en périphérie de la ville. Les migrants qui se sont installés à Pondichéry habitent souvent dans la partie française, mais ils ne sont pas très nombreux non plus car l’immobilier y est plus cher. La “ville blanche” accueille toujours les gens venus de l’extérieur, à cette différence près que les colons ont cédé la place aux touristes.

 

Un concentré d’architecture créole

 

Les deux côtés du canal présentent un caractère bien différent. La partie tamoule est agitée, embouteillée et bien plus moderne. Le temps l’a davantage changée que la “ville blanche”. On y trouve encore quelques vieilles maisons tamoules, avec véranda, piliers de bois et cour intérieure autour de laquelle s’articulent les pièces à vivre, mais elles sont tellement éparpillées, perdues même, au milieu des maisons modernes, des immeubles d’appartements, des hôtels, des restaurants et du marché, qu’on ne se sent pas dans une ville ancienne.

 

La partie française est plus pittoresque et compte davantage de constructions anciennes. Édifiée le long de la plage et autour de l’actuel Bharathi Park, elle inclut des bâtiments officiels, entre autres l’Assemblée législative et le palais du gouverneur, l’église Notre-Dame-des-Anges, le Cercle de Pondichéry, un ancien club, et des institutions comme le consulat de France, le lycée français et de vieilles maisons. “Mais le vrai patrimoine de Pondichéry, ce ne sont pas uniquement les bâtiments, c’est aussi la conception de la ville”, déclare Raphaël Gastebois, un architecte français spécialiste de la préservation des bâtiments historiques. Il travaille sur le projet “Ville intelligente” mis en place par les autorités afin de trouver un équilibre entre le progrès, l’amélioration des équipements pour les habitants et les touristes, et la préservation du patrimoine. “Même si on parle en général d’architecture française pour désigner les bâtiments de la partie française, il s’agit plutôt généralement d’architecture créole.”

 

La ville blanche présente également quelques éléments locaux – par exemple les toits terrasses plats typiques de Madras. Les cours jardins, les piliers, les grandes fenêtres, les parapets, les grands escaliers tournants et les balcons sur équerres de fer complètent le tableau. La voie d’accès aux villas est d’une simplicité trompeuse quand on voit la majesté qui s’étale à l’intérieur. À l’origine, les bâtiments étaient soit blancs – mais cela faisait mal aux yeux –, soit jaunes et rouges parce que c’étaient les seules couleurs alors disponibles pour être mélangées au lait de chaux, explique Gastebois.

 

Le souvenir de la présence française s’efface

 

Aujourd’hui, la plupart des bâtiments du parc privé du quartier français ont été transformés en hôtels de charme, mais il y a aussi de nouvelles constructions – boutiques, bed & breakfasts –, accessoires inévitables d’une ville jadis isolée qui se retrouve sur la carte du tourisme.

 

David Annoussamy, 92 ans, un juge en retraite, vit dans une maison tamoule traditionnelle rue Laporte, du côté indien. Il répond souvent au téléphone en disant Oui*. Il a eu un passeport français à un moment. “Quand les Français sont partis, en 1954, les Pondichériens ont pu choisir entre conserver leur passeport français ou en prendre un indien, explique-t-il. J’ai opté pour le passeport indien.” La plupart de ceux qui ont gardé leur passeport français ont émigré.

 

Ce qu’il reste de la présence française aujourd’hui, c’est quelques notions de français parlé, certains noms de rue et constructions, quelques instituts français et la pétanque. La cuisine de Pondichéry – un mélange de saveurs françaises et tamoules – survit encore, surtout dans les familles catholiques, mais aujourd’hui on voit davantage d’établissements qui proposent des pizzas au feu de bois et des hamburgers que d’établissements servant des crêpes ou des croissants. “Beaucoup d’années sont passées depuis que les Français sont partis. Pondichéry est devenue indienne”, confie David Annoussamy.

 

De plus en plus de touristes du monde entier

 

Ce n’est pas seulement le lien avec la France qui s’efface. En 1910, Sri Aurobindo, le leader nationaliste devenu chef spirituel, s’est installé à Pondichéry. L’ashram Aurobindo a été fondé en 1926 et est propriétaire de certains anciens bâtiments français (pour la plupart peints en gris et blanc). L’ashram a attiré des adeptes de tout le pays et du monde entier au fil des ans, mais nombre d’entre eux regrettent la tranquillité et la paix qui caractérisaient la ville. “Je me souviens encore des années 1970 et 1980. Il n’y avait pas de circulation. Tout le monde se déplaçait à vélo. Il n’y avait que trois ou quatre voitures à Pondichéry à l’époque”, confie Saikat Bhattacharya, qui travaille à l’Alliance française.

 

Ce changement s’explique en partie par le passage du temps. À cela s’ajoute le fait que Pondichéry est devenue une destination touristique. “L’un des objectifs du projet ‘Ville intelligente’, c’est d’attirer les touristes du monde entier par le patrimoine. Mais comment peut-on promouvoir le patrimoine sans prendre en considération le patrimoine immatériel?” demande Nicolas Bautès, un urbaniste français qui travaille sur le projet. Gastebois est bien de cet avis. “Pondichéry possède une longue tradition de liens, d’échanges commerciaux – tout un patrimoine immatériel comme l’Unesco les adore.” Le problème, c’est, entre autres, qu’il y a très peu de recherche universitaire sur ce patrimoine immatériel, déplore Devangi Ramakrishnan, une urbaniste de Mumbai.

 

Ne pas transformer la vieille ville en parc d’attractions

 

Ashok Panda, un des responsables de l’Intach, reconnaît que les actions de conservation se concentrent essentiellement sur le patrimoine construit. “Elles ont surtout des objectifs commerciaux.” Quand l’un des premiers hôtels de charme de la ville a ouvert, il y a près de vingt ans, l’Intach, qui avait contribué à restaurer le bâtiment, s’est aperçu que c’était la clé pour favoriser la conservation. “Du coup, les gens s’y sont intéressés”, explique Panda. L’organisation s’est mise à collaborer avec les autorités locales sur des projets destinés à attirer les passionnés de patrimoine. Comme beaucoup de gens du coin, Panda trouve qu’il y a trop de touristes aujourd’hui.

 

“Le problème, ce n’est pas le nombre mais la qualité des visiteurs”, confie Ananthi Velmurugan, 27 ans, qui étudie la réaction des habitants à l’afflux de touristes. “Le nombre de touristes augmente de 15 % par an en moyenne depuis 2013, déclare Parthiban. Nous recevons 1,5 à 1,6 million de visiteurs.” La plupart viennent du reste du pays, pour profiter des petits prix de l’alcool (car les taxes sont peu élevées) explique Velmurugan. “Conséquence, de nombreux habitants vendent et vont s’installer en dehors du centre-ville. Celui-ci est de plus en plus commercial. Nous sommes en train de perdre le caractère de Pondichéry, qui constitue le véritable patrimoine de la ville”, déplore-t-elle.

 

L’inscription au patrimoine mondial de l’humanité (si elle se fait – le processus est long) devrait attirer encore plus de touristes. Tout ceci dopera encore l’économie du territoire de Pondichéry, fera venir des entreprises et créera des perspectives d’emploi dans les secteurs associés, par exemple l’hôtellerie et la restauration. Cependant, les gens du coin risquent de perdre leur espace dans le centre et en particulier dans Beach Road. Geetanjali Anand savoure tranquillement une dosa [crêpe indienne] avec sa famille, sur la plage, un mardi soir. “On ne peut plus venir le week-end, déplore-t-elle. Il y a trop de touristes.”

 

* En français dans le texte.

 

Poulomi Banerjee, Hindustan Times* le 19 avril 2019, in Courrier International

 

*Le titre, fondé en 1924, est de loin le journal le plus populaire à New Delhi, et il reste aujourd’hui encore le grand rival du Times of India.