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Dans une chronique au « Monde », la journaliste Marie de Vergès attire l’attention sur l’extraordinaire montée en puissance de ce mastodonte d’Asie du Sud, éclipsé par sa grande rivale, la Chine.

 

 

 

En Inde, malgré la croissance, les inégalités se creusent et le chômage augmente. Ici à Ahmedabad, principale ville de l’État du Gujarat, au nord-ouest de l’Inde.

En Inde, malgré la croissance, les inégalités se creusent et le chômage augmente. Ici à Ahmedabad, principale ville de l’État du Gujarat, au nord-ouest de l’Inde. Emmanuel Dyan

 

 

 

En Inde, malgré la croissance, les inégalités se creusent et le chômage augmente. Ici à Ahmedabad, principale ville de l’État du Gujarat, au nord-ouest de l’Inde. Emmanuel Dyan

 

Chronique. La sentence est de Narendra Modi, premier ministre sortant de l’Inde et candidat à sa réélection ce printemps. « L’Asie est devenue le principal moteur de croissance du monde, déclarait-il à l’été 2018. En fait, nous vivons ce que beaucoup ont appelé le siècle asiatique. »

 

L’Occident ne dirait pas autre chose, tant l’Asie y est devenue un sujet constant de fantasme économique, largement teinté d’effroi. Cela avait commencé il y a plus de trente ans avec le Japon. C’est aujourd’hui criant face à la Chine. Premier exportateur mondial et même première économie planétaire devant les États-Unis, quand son produit intérieur brut (PIB) est mesuré en parité de pouvoir d’achat (PPP), premier marché automobile mondial, premier producteur d’acier, d’aluminium, d’énergie solaire, nouvelle terre d’innovation en passe de devenir le numéro un mondial des demandes de brevets… Une édition entière du journal ne suffirait pas à détailler les attributs de sa puissance, si éclatante que l’Europe qualifie désormais Pékin de « concurrent stratégique ».

 

Et l’Inde dans tout cela ? Manifestement, le sous-continent affole moins les foules que sa voisine et grande rivale. Pour une palanquée de reportages et chroniques décryptant l’ascension chinoise, on recense à peine un court article consacré à l’économie indienne. Pourtant, le pays additionne lui aussi les superlatifs. Prenons le scrutin géant qui doit s’y dérouler du 11 avril au 19 mai : pas moins de 900 millions d’électeurs sont appelés à se rendre aux urnes pour départager l’actuel chef du gouvernement, M. Modi, et son principal opposant, Rahul Gandhi.

 

Un mastodonte déroutant

 

L’Inde, qui compte déjà 1,3 milliard d’habitants, est sur le point de dépasser la Chine en tant que pays le plus peuplé du monde. Parmi les grandes économies émergentes, elle est aussi celle qui croît le plus vite, autour de 7 % par an. Selon le cabinet de conseil et d’audit PwC, elle devrait supplanter le Royaume-Uni, cette année, au cinquième rang du classement des principales économies de la planète. Sous réserve que son moteur ne faiblisse pas, le PIB par tête y atteindra, d’ici quinze ans, le même niveau que celui de la Chine aujourd’hui.

 

Si elle ne subjugue pas autant, c’est sans doute qu’elle effraie moins. D’abord parce qu’elle demeure une vaste démocratie. Et son développement est aux antipodes de la stratégie chinoise. Quand Pékin pilote étroitement son économie, affichant des desseins planétaires et visant la première place dans les technologies après trois décennies d’industrialisation à marche forcée, l’Inde fonctionne selon un mode décentralisé, rural et profondément tertiarisé.

 

Pour le capitalisme mondial en quête d’eldorados émergents, le mastodonte d’Asie du Sud est déroutant. L’Inde est une superpuissance… en puissance. Son taux de croissance, aussi robuste soit-il, ne dit pas tout. Car il en faut, du carburant, quand dix à quinze millions de jeunes nouveaux actifs arrivent chaque année sur le marché du travail. En 2017, le revenu par habitant ne représentait que 3 % de ce qu’il étaitI aux États-Unis…

 

Des victoires et des désillusions

 

Au pouvoir depuis 2014, Narendra Modi, du Bharatiya Janata Party (BJP, nationaliste hindou), s’est fait élire sur un programme probusiness et la promesse de lendemains qui chantent. Convaincu qu’il n’y a de pouvoir qu’adossé à une économie florissante, il programmait la transformation du pays en plate-forme industrielle, avec, à la clé, la création de millions d’emplois. Cinq ans plus tard, le bilan des « modinomics » est mitigé. Il y a eu des victoires (l’amélioration du climat des affaires), des mesures-chocs (la mise en place d’une TVA panindienne, la démonétisation de 80 % des billets en circulation), des désillusions (la stagnation du secteur manufacturier).

 

Plus pernicieux, la croissance a beau être au rendez-vous, elle n’est pas inclusive. Les inégalités se creusent et le chômage augmente. Une élite est très bien instruite mais le niveau moyen d’éducation est faible. Or, pour que le siècle asiatique soit aussi pleinement celui de l’Inde, il faut que, non seulement l’Inde prospère, mais aussi les Indiens.

 

Marie de Vergès, Le Monde.fr le 11 avril 2019.