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Avec l'Inde comme ennemi commun, le Pakistan s'est imposé comme un allié de premier plan de la Chine en Asie.

 

Rencontre, en novembre 2018, à Pékin, entre le premier ministre pakistanais, Imran Khan et le président chinois, Xi Jinping. - Crédits photo : POOL/Getty Images/AFP

 

 

 

Le soutien chinois envers le Pakistan au Conseil de sécurité de l'ONU n'a guère surpris les analystes indiens. Beaucoup s'attendaient à ce que Pékin bloque les sanctions contre le groupe djihadiste pakistanais Jaish-e-Mohammed. Un tel geste illustre à quel point le Pakistan s'est imposé comme un allié de premier plan de la Chine en Asie. Si les deux pays sont très proches depuis les années 1960, 2015 marque un tournant dans leur relation. Cette année-là, Xi Jinping officialise le CPEC (China-Pakistan Economic Corridor), un plan d'investissement de 46 milliards de dollars pour construire au Pakistan des autoroutes, des centrales électriques, des voies de chemin de fer et pour développer le port en eaux profondes de Gwadar, sur la mer d'Arabie.

 

Très vite, des hommes d'affaires, des économistes et des journalistes critiquent le manque de transparence de cet investissement qui gonfle la dette publique et force le Pakistan à des remboursements qui s'étaleront sur trente-cinq à quarante ans. Ces versements, couplés aux paiements de dividendes pour les groupes chinois implantés sur place, atteindront 4 à 4,5 milliards de dollars par an entre 2022 et 2028, d'après une note du FMI parue en 2017.

 

Pourtant, l'actuel premier ministre Imran Khan refuse d'annuler le CPEC. Il envisage plutôt de rééquilibrer le programme vers la formation professionnelle, la création d'emplois et le transfert de technologie. Si l'alliance entre Pékin et Islamabad se resserre envers et contre tout, c'est parce que l'armée pakistanaise, qui a la haute main sur la politique étrangère, l'arsenal nucléaire, la Défense, la sécurité intérieure et les médias, partage avec la Chine un même objectif: endiguer l'Inde en Asie du Sud et dans l'océan Indien. Pour y parvenir, les deux pays ont intensifié de manière spectaculaire leur coopération militaire.

 

Chars, drones, sous-marins et satellites

 

En dix ans, le Pakistan est devenu presque totalement dépendant des ventes d'armes chinoises. En 2018, l'armée pakistanaise a réalisé 70 % de ses importations en Chine contre 50 % en 2008 d'après les chiffres de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri). Cette évolution s'est faite au détriment des États-Unis, dont la part dans les importations d'armement du Pakistan est tombée, sur la même période, de 27 à 8,9 %.

 

L'inventaire des livraisons et transferts de technologie dressé par le Sipri couvre la quasi-totalité des besoins des forces pakistanaises. Entre 2001 et 2017, Islamabad a reçu 325 chars de combat, les composants pour l'assemblage de 100 avions de combat JF-17, quatre frégates, des torpilles, des missiles pour l'armée de terre, l'aviation et la marine, des hélicoptères, des radars, des drones, des avions de surveillance aérienne, etc. En 2015, la Chine a conclu avec le Pakistan une vente de huit sous-marins diesel S20. Jamais Pékin n'avait exporté ce genre de matériel avant.

 

Depuis quelques années, les deux pays élargissent leur coopération dans l'aéronautique et le spatial. En octobre 2018, le Pakistan Aeronautical Complex (PAC) qui assemble les avions JF-17 sur la base de Kamra, à 80 km d'Islamabad, a annoncé qu'il allait lancer la fabrication de 48 drones de combat chinois en coopération avec la Chengdu Aircraft Corporation. Le chef de l'armée de l'air a également officialisé, en juillet 2017, le «projet AZM» en vue d'assembler, avec la Chine, un avion de combat de cinquième génération.

 

De son côté, l'agence spatiale pakistanaise a fait appel aux lanceurs chinois pour mettre sur orbite deux satellites d'observation et un satellite de communication depuis 2011. Et il y a environ quatre ans, le Pakistan est devenu l'un des premiers utilisateurs du système chinois de positionnement par satellites Beidu, concurrent du GPS américain.

 

Une nouvelle alliance indo-américaine

 

Cette alliance avec la Chine s'explique aussi par les tensions croissantes avec les États-Unis sur le dossier de la lutte antiterroriste. Le raid des Navy Seals qui a tué Oussama Ben Laden dans la ville d'Abbottabad en 2011, sans avertir les autorités locales, a achevé de briser le peu de confiance qui restait dans la relation pakistano-américaine. Les deux pays s'étaient rapprochés après les attentats du 11 Septembre et l'invasion de l'Afghanistan en 2001. Mais Washington reproche depuis longtemps au Pakistan de soutenir les talibans afghans.

 

Dans le même temps, Washington s'est rapproché du rival indien en concluant notamment un accord de coopération nucléaire civil en 2008, puis un accord logistique en 2016 qui permet à l'US Navy de se ravitailler et de séjourner dans les ports indiens. L'Amérique était le troisième fournisseur d'armement de l'Inde entre 2014 et 2018 d'après le Sipri, derrière Israël. De quoi intensifier la compétition stratégique que livre l'Inde face à la Chine et au Pakistan.

 

 

 

Emmanuel Derville, Le Figaro le 15 mars 2019.