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Rompant avec son rôle d’agitateur sur la scène intérieure, le dirigeant a profité de la crise avec Delhi pour jouer l’unité nationale.

 

 

 

Le premier ministre pakistanais, Imran Khan, à Ankara, le 4 janvier.Le premier ministre pakistanais, Imran Khan, à Ankara, le 4 janvier. Burhan Ozbilici / AP

 

 

 

Le premier ministre pakistanais, Imran Khan, connaît ses plus belles heures, depuis la crise qui, fin février, a porté son pays et l’Inde au bord d’une guerre ouverte. En deux adresses télévisées à la nation et au Parlement, M. Khan est apparu, dans son pays comme à l’étranger, en homme d’Etat responsable. Il a refusé l’escalade avec le premier ministre indien, Narendra Modi, après que l’aviation indienne a bombardé, loin en territoire pakistanais, un camp d’entraînement du groupe islamiste Jaish-e-Mohammed (JeM). Ce groupe avait revendiqué un attentat ayant tué au moins 40 soldats, le 14 février au Cachemire indien.

 

M. Khan a amorcé une détente entre les deux puissances nucléaires en annonçant, le 28 février, la libération d’un pilote indien, dont l’avion avait été abattu la veille en territoire pakistanais, lors d’une riposte militaire aux frappes indiennes. Ce rôle n’allait pas de soi, pour un dirigeant imprévisible et volontiers provocateur. Depuis son arrivée au pouvoir, à l’été 2018, M. Khan s’exprime peu. Mais il laisse ses ministres et ses proches s’acharner avec une violence parfois ordurière sur son opposition.

 

Ces partis d’opposition, déjà affaiblis, en butte à l’autorité judiciaire, n’ont désormais d’autre choix que de taire toute critique. La presse fait de même, elle qui incitait depuis des mois l’entourage du premier ministre à « descendre des barricades » et à cesser de se comporter en agitateurs, puisqu’ils tiennent désormais le pouvoir.

 

Ce moment d’union nationale est bienvenu pour M. Khan, alors que, sur le fond, rien ne se passe comme il l’avait promis depuis l’été 2018. Le pays croule sous la dette et manque de liquidités : il a évité la banqueroute en 2018 par une aide de ses alliés saoudien et émirati, mais négocie encore avec le Fonds monétaire international pour une aide d’au moins 6 milliards de dollars (environ 5 milliards d’euros).

 

M. Khan a marqué des points en accueillant en grande pompe, en février, le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, qui a promis de débourser au Pakistan quelque 20 milliards de dollars. Mais il reste à préciser dans quels secteurs et ce qui, dans cette somme, représente des aides, des prêts et de simples contrats préliminaires.

 

Nouvelle vague de répression

 

Les Pakistanais constatent, quant à eux, que les prix de l’essence et du gaz ne cessent d’augmenter. La mégapole de Lahore, 11 millions d’habitants, connaît déjà des coupures d’électricité, bien avant le retour des chaleurs. La réforme de la bureaucratie pakistanaise a été gênée par une série de polémiques. On accuse son parti, l’embryonnaire Mouvement du Pakistan pour la justice, et ses alliés, de politiser l’administration sans que les services s’améliorent. M. Khan n’en a cure. En ces temps de ferveur militariste, il est l’allié et le visage de l’institution par excellence : l’armée.

 

« Son entourage n’a cessé de le proclamer depuis son arrivée au pouvoir : le Pakistan vit une époque “d’harmonie sans précédent entre le gouvernement civil et les militaires” », relève Asma Faiz, professeur de sciences politiques à l’Université des sciences du management de Lahore (Est). Mettant entre parenthèses une décennie de tiraillements et de résistance des élus à la tutelle militaire, M. Khan rencontre régulièrement le chef de l’armée, le général Qamar Javed Bajwa. Les deux hommes se sont exprimés depuis la crise indienne, l’un après l’autre, en parfaite entente.

 

Cette relation n’est pourtant pas établie d’égal à égal. « M. Khan a bien décrit et circonscrit la crise. Mais il n’a rien dit que l’establishment sécuritaire ne soutienne pas. Ce n’est pas le gouvernement civil qui a l’initiative » dans les affaires sécuritaires, résume l’analyste indépendante Simbal Khan, à Islamabad. Cette union ne résout par ailleurs en rien les contradictions de politique étrangère du pays.

 

« La pression demeure limitée »

 

Afin d’apaiser l’Inde, le ministère de l’intérieur de M. Khan a lancé, depuis le 3 mars, une nouvelle vague de répression contre des groupes armés, que l’armée est soupçonnée d’instrumentaliser de longue date. Quelque 165 islamistes ont été emprisonnés, dont une partie est liée au JeM. Leurs comptes en banque sont passés en revue. Une instance d’État chargée de superviser les lieux de culte a commencé à prendre le contrôle de dizaines d’écoles religieuses liées aux radicaux dans la seule province du Pendjab, où le JeM a ses bases, au cœur du pays.

 

M. Khan, qui se veut un pieux musulman, et qui a laissé ses alliés islamistes travailler à remanier les manuels scolaires en province, n’a d’autre choix que de répondre à une pression internationale réelle. Les alliés chinois et saoudiens du Pakistan n’ont pas fait preuve d’un soutien sans faille durant la crise, et Washington a penché vers Delhi. Le pays risque par ailleurs d’être inscrit, dès le mois de juin, sur la liste noire du Groupe d’action financière, organisme intergouvernemental luttant contre le financement du terrorisme, basé à Paris. Cependant, de précédentes vagues de répression de groupes islamistes n’ont jamais empêché les principaux d’entre eux de réapparaître, sous d’autres noms.

 

Pour l’heure, ces promesses de reprise en main engagent donc peu M. Khan et ses alliés militaires. Dans l’esprit de l’armée, « la pression demeure limitée. L’armée indienne n’est pas en capacité de mener une guerre : sa performance durant la crise n’a pas été jugée impressionnante. Et les Américains ont désormais besoin du Pakistan pour encercler le voisin iranien », leur priorité régionale, estime Ayesha Siddiqa, chercheuse associée à l’École des études orientales et africaines de Londres. Washington a réduit depuis des mois ses critiques contre le Pakistan.

 

Les liens qui existent entre les services pakistanais et les talibans afghans peuvent désormais servir aux États-Unis, à l’heure où ces derniers tâchent de négocier leur sortie d’Afghanistan avec le principal mouvement insurgé. M. Khan avait ainsi espéré revenir au cœur d’un processus de paix, débuté à l’été 2018, entre les seuls talibans et Américains, en accueillant à Islamabad un nouveau round de négociations. Le rendez-vous a été annulé : cette mise en scène aurait sans doute conforté la volonté d’Islamabad de peser sur l’avenir de son voisin afghan.

 

Louis Imbert, Le Monde.fr le 13 mars 2019.