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Le récent affrontement entre l’Inde et le Pakistan au Cachemire marque un dangereux tournant dans les relations entre les deux puissances nucléaires d’Asie du Sud. La riposte militaire menée le 26 février par l’Inde, quelques jours après une attaque-suicide au Cachemire indien, revendiquée par le groupe islamiste pakistanais Jaish-e-Mohammed (JeM), qui a tué quarante paramilitaires indiens, est inédite. L’Inde privilégiait jusqu’à présent la diplomatie ou les opérations militaires clandestines contre son voisin, qu’elle accuse d’abriter et de soutenir les groupes terroristes la visant. Face aux attaques-suicides ou terroristes, l’Inde est passée de la retenue à la riposte militaire.

 

Fin 2001, lorsque le JeM mène une attaque contre le Parlement de New Delhi, l’Inde masse ses troupes à la frontière avec le Pakistan, mais n’ose pas envoyer ses avions de combat au-delà de la zone de la ligne de contrôle séparant les deux pays, par crainte d’une escalade. Lorsqu’en 2008 des terroristes arrivent du Pakistan par la mer et tuent 166 personnes à Bombay, l’Inde tout entière est sous le choc, mais renonce, encore une fois, à riposter militairement au moins de manière visible. Cette retenue n’a pas empêché d’autres attaques-suicides ou attentats en Inde.

 

Le premier ministre indien, Narendra Modi, arrivé au pouvoir en 2014, est parvenu à ce constat après une tentative avortée de négociation avec le dirigeant pakistanais, Nawaz Sharif, et l’attaque contre une base militaire indienne à Uri, en 2016. Sa réponse à l’attaque d’Uri marque le début d’un tournant. Pour la première fois, l’Inde mène, à grand renfort de communication, une opération militaire héliportée dans la zone de la ligne de contrôle, prenant de court son frère ennemi.

 

La « frappe chirurgicale », comme New Delhi la surnomme, marque surtout les esprits et réveille le patriotisme indien, accentuant la pression sur le Pakistan. Sa médiatisation pousse aussi la communauté internationale à se positionner dans le conflit, en condamnant les attaques menées par des groupes islamistes présents sur le sol pakistanais. 

 

Washington aux abonnés absents

 

Le 26 février, M. Modi a poussé le curseur plus loin. Pour la première fois depuis 1971, des avions de combat indiens ont frappé une cible au-delà de la région disputée du Cachemire, tout en se protégeant derrière la sémantique d’une frappe « préventive » et « non militaire », puisqu’elle ne vise aucune infrastructure de l’armée pakistanaise. Le risque d’une guerre nucléaire avec le Pakistan ne dissuade plus l’Inde de riposter militairement.

 

Cette stratégie est risquée. D’abord parce qu’elle laisse aux groupes islamistes basés au Pakistan l’initiative de déclencher une riposte militaire indienne, à chacune de leurs attaques. Ensuite, elle occulte un autre aspect important du conflit, celui de l’insurrection au Cachemire indien, qui s’est aggravée depuis l’arrivée au pouvoir de M. Modi. Pour certains analystes, le nationalisme hindou dont M. Modi est le chantre tire bénéfice de l’insurrection dans cette région à majorité musulmane, en renforçant les lignes de fracture communautaires. Les attaques dites « terroristes » se sont multipliées, et la répression s’est durcie. C’est un Indien du Cachemire qui a mené l’attaque-suicide contre le convoi militaire indien, et non un Pakistanais. L’Inde ne peut pas faire la paix avec le Pakistan si elle ne fait pas la paix avec elle-même.

 

Si un pilote indien n’avait pas été fait prisonnier au Pakistan, fin février, obligeant les deux pays à cesser leurs hostilités, jusqu’où serait allée l’escalade militaire ? Washington, qui s’activait autrefois en coulisses pour apaiser les deux pays, était aux abonnés absents. Le 26 février, jour des frappes aériennes indiennes, la France a dit reconnaître à l’Inde sa « légitimité à assurer sa sécurité contre le terrorisme transfrontalier », au risque d’attiser la tension entre les deux voisins. Des propos qui ont disparu de son communiqué publié le lendemain, lorsque le conflit s’est envenimé et que le pilote a été capturé.

 

La France, qui a signé en 1998 un partenariat stratégique avec l’Inde, veut renforcer sa coopération dans l’océan Indien menacé par l’expansion chinoise, et cherche à lui vendre des avions de combat et des réacteurs nucléaires. Le nouveau contexte géopolitique, la menace terroriste internationale et le fait que le PIB indien soit dix fois supérieur à celui du Pakistan incitent la communauté internationale à sortir de sa neutralité dans ce conflit. Sans le rôle d’apaisement qu’elle jouait jusqu’à présent, les risques de guerre entre l’Inde et le Pakistan sont accrus.

 

La nouvelle stratégie indienne va-t-elle dissuader le Pakistan d’abriter des groupes terroristes ? Islamabad a multiplié les arrestations en promettant de lutter contre le terrorisme. Mais le refrain a déjà été entendu lors des précédentes crises. Les islamistes avaient alors été libérés au bout de quelques mois. En augmentant la pression militaire sur le Pakistan, l’Inde risque de voir sa réputation de pays pacifique écornée, que la journée mondiale du yoga et les célébrations de l’anniversaire du mahatma Gandhi auront du mal à compenser. Des habitants du sous-continent ont même appelé à ce qu’Imran Khan, le premier ministre pakistanais, reçoive le prix Nobel de la paix pour la libération du pilote indien. De quoi surprendre vis-à-vis d’un pays dont l’armée n’a jamais été aussi populaire qu’après la riposte militaire indienne. Avec la montée du nationalisme hindou d’un côté, le retour en faveur de l’armée pakistanaise de l’autre, un patriotisme exacerbé et alimenté par les réseaux sociaux de part et d’autre, et l’absence de médiation internationale, les relations entre l’Inde et le Pakistan entrent dans une zone de turbulences.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 12 mars 2019