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Les classes moyennes indiennes vont-elles se détourner du Premier ministre Narendra Modi pour les élections d'avril et mai 2019 ? (Source : BBC)

Les classes moyennes indiennes vont-elles se détourner du Premier ministre Narendra Modi pour les élections d'avril et mai 2019 ? (Source : BBC)

 

 

 

 

« Les jours heureux arrivent. » C’est ce qu’avait promis Narendra Modi lors de sa campagne électorale de 2014 à la tête du parti nationaliste hindou du Baratiya Janata Party (BJP). Celui qui était alors ministre en chef du Gujarat, État de l’ouest du pays, était alors parvenu à convaincre avec succès les classes moyennes indiennes, en leur proposant un leadership fort, une « libération » de l’économie et une réaffirmation de l’identité hindoue. Cinq ans plus tard, leur soutien pour les élections générales d’avril et de mai prochains est plus qu’incertain. Les récents revers électoraux du BJP, particulièrement sévères dans certaines circonscriptions urbaines, ont mis en évidence un changement d’attitude des classes moyennes vis-à-vis du parti au pouvoir. Outre leur poids électoral important, ce sont elles qui véhiculent les rêves d’émergence de l’Inde, leur donnant une légitimité forte dans le projet politique national. Leur vote se pose donc non seulement comme un enjeu pour les élections à venir, mais comme le choix d’un projet de modernité pour le pays.

Un article publié en partenariat avec le Groupe d’Études Géopolitiques, think tank indépendant fondé à l’École Normale Supérieure de Paris.

 

Une communication gouvernementale efficace

 

Un budget a fortement augmenté sous la direction de Modi : les dépenses publicitaires. La réponse à une demande d’information au gouvernement datant de septembre 2018 a révélé qu’en 4 années au pouvoir, le BJP avait dépensé 620 millions d’euros dans la promotion de ses divers programmes gouvernementaux. Soit autant que ce que le parti du Congrès avait dépensé au cours de ses deux quinquennats.

 

Cette stratégie de communication a parfois fait mouche. Une famille habitant dans un quartier résidentiel de Mumbai, que nous avons interrogée fin février sur les accomplissements de Modi pendant son mandat, donne pêle-mêle la liste des programmes lancés par le gouvernement : « Startup India » pour les jeunes entreprises, « Make in India » pour l’industrie indienne, « Swacch Bharat » pour la propreté, « Smart Cities » pour les villes ou encore « Digital India » pour le numérique.

 

Dès leur lancement, tous les canaux sont mobilisés pour faire résonner ces titres évocateurs chez les classes moyennes. Panneaux publicitaires, télévision, cinéma, WhatsApp, sites Internet, aucun médium n’est laissé de côté par les communicants du BJP. Parallèlement, le parti adopte une attitude très décomplexée vis-à-vis des « fake news », foisonnantes sur « NaMo », l’application officielle de Narendra Modi. Début janvier, un post fait par exemple dire à Rahul Gandhi, concurrent principal du Premier ministre pour les prochaines élections, que la philosophie de la non-violence indienne est issue de la religion islamique, une phrase que le leader du Congrès, frontalement critiqué pour son sécularisme, n’a jamais prononcée.

 

La démonétisation : une erreur pardonnée

 

C’est sur cette application que Narendra Modi lance un sondage sur la controversée démonétisation des billets de 500 et 1000 roupies en novembre 2016. Un sondage qui verra 93% du million de répondants affirmer leur soutien à la mesure. Le gouvernement met alors en scène son succès : identification de transactions suspectes, destruction d’argent sale, recettes fiscales supplémentaires, accélération des transactions digitales…

 

La réalité observée est pourtant tout autre. Pendant plusieurs mois suivant la mesure, le manque de liquidité contraint les Indiens à faire la queue devant les banques pour déposer et retirer leur argent. Un rapport de la Reserve Bank of India, la banque centrale indienne, montrera que 99,3% de l’argent en circulation a été déposé. Certains observateurs estiment même que la démonétisation aura fait perdre à l’Inde deux points de croissance de son PIB.

 

Le choc monétaire est plus sévèrement ressenti par les acteurs du secteur informel et les habitants des zones rurales*. Les premiers parce que leurs transactions se font en espèces, les seconds parce qu’ils n’ont qu’un accès limité au système bancaire**. Les habitants aisés des zones urbaines, chez qui l’usage des paiements par carte bleue ou via des applications est répandu, ne sont pas fortement touchés par la mesure, et se reconnaissent dans le projet d’une « société sans cash ».

 

Si certains dénoncent les motifs politiques de la démonétisation, notamment le contexte des élections en Uttar Pradesh, si d’autres critiquent son manque de préparation et de rationalité économique, la mesure n’a laissé que des mauvais souvenirs. Pour certains, elle aurait uniquement gêné les corrompus, possesseurs de « black money ». Elle a en tout cas réaffirmé le pouvoir économique de l’État auprès de la population.

 

Lenteur du changement économique

 

Narendra Modi a de toute manière été élu en promettant une « thérapie de choc » pour une économie indienne toujours perçue comme engluée dans de trop nombreuses régulations contraignantes. Les « Modinomics », ce paquet de réformes libérales, s’articulent autour de deux piliers, selon le spécialiste de l’économie indienne Jean-Joseph Boillot : l’amélioration des infrastructures et la « facilité à faire des affaires ».

 

Avant l’élection de Narendra Modi, l’Inde se plaçait au 142ème rang sur 189 pays du classement Doing Business de la Banque mondiale. En 2018, les médias indiens annoncent un nouveau bond du pays dans ce classement, atteignant le 77ème rang. Pour Vinit, 30 ans, représentant commercial dans une entreprise de pièces automobiles située à Mumbai, que nous avons interrogé le 17 Février, cette évolution est le signe de l’efficacité du BJP au pouvoir :

 

« Ils veulent le progrès en Inde. De l’industrialisation, de l’investissement direct étranger. Il y a un indice qui montre que l’Inde a gagné des places dans la facilité à faire des affaires. Mais tout cela ne va pas s’améliorer si vite, car ces 60 dernières années les gouvernements ont été très mauvais. »

 

Les classes moyennes semblent conscientes de la lenteur nécessaire des changements économiques. Malgré une mise en place un peu chaotique en 2017 et qui a heurté les PME, la GST (Goods and Service Tax), une taxe nationale sur la valeur ajoutée mise en place en 2017, reste une mesure globalement bien accueillie par une population indienne aisée, qui y voit la rationalisation d’un système fiscal complexe.

 

Après cinq ans de mandat, les résultats économiques du gouvernement Modi sont pourtant très mitigés. Début février, l’exécutif tente même de cacher les chiffres du chômage, qui présentent en effet des statistiques record avec un sous-emploi grandissant, en particulier pour les plus jeunes. Même si ces chiffres sont nécessairement imprécis dans un pays où près de 80% de la population active travaille dans le secteur informel, cette tendance est un aveu d’échec. Le fait que les postes gouvernementaux puissent toujours attirer des millions de candidatures peut suffire à nous en convaincre.

 

Complexité du vote des classes moyennes

 

Cependant, à l’approche des élections générales, les classes moyennes ne sont plus le cœur de cibles des politiques publiques. En Inde, les pauvres votent plus que les riches, et la grande majorité d’entre eux se trouvent dans les zones rurales. Le dernier budget prévoit ainsi une allocation de 6 000 roupies (73 euros) pour 120 millions de paysans, pour un montant total de 9,3 milliards d’euros.

 

Le gouvernement semble avoir compris que le changement politique pourrait davantage venir du monde agricole, dont la crise s’est encore aggravée. Une attention plus grande est donnée aux « néo classes moyennes », comprenant des ouvriers, artisans, techniciens, chauffeurs de taxi, fermiers, toujours pauvres mais dont le pouvoir d’achat est en augmentation. Cette couche de population été identifiée de longue date par Modi comme un soutien électoral important.

 

Les couches plus aisées ne sont toutefois pas complètement oubliées : le dernier budget prévoit aussi d’exempter d’impôts les contribuables aux revenus inférieurs à 6 250 euros par an. Les classes moyennes, représentant de 50 à 300 millions d’individus selon les estimations, contrôlant les médias et concentrant les aspirations de la population indienne, joueront un rôle déterminant dans la réélection de Narendra Modi. Il est toutefois difficile de pronostiquer ce que votera ce groupe social si divers en Inde, dont le bulletin dans l’urne obéit parfois à des logiques régionales. Mais face à l’absence d’alternative forte proposée par le Congrès, l’image de réformateur préservée par Narendra Modi pourrait faire de nouveau pencher le vote des classes moyennes en sa faveur.

 

 

 

Yves-Marie Rault, Asialyst.com le 7 mars 2019.

 

Doctorant au CESSMA (Centre d'études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques) à l'université Paris Diderot, Yves-Marie Rault est un spécialiste de l'Inde et de ses classes moyennes. Sa thèse porte sur les créateurs d'entreprises dans le Gurajat, entre globalisation et territorialité. Il a également travaillé sur les shopping malls et le développement de la grande distribution.

 

 

 

**S. Kalyan et R. Sahni, « How Demonetisation Affected Informal Labour », in Economic and Political Weekly, 2015, 53 (26‑27), 7‑8.

 

**T. Anand, « India’s Marie Antoinette Moment », in Economic and Political Weekly, 2015, 52(1), 7–8.