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Elu sur la promesse de lever les blocages qui entravent la croissance indienne, le premier ministre a déçu les espoirs de ses partisans et de ses électeurs, analyse Jean-Joseph Boillot, spécialiste des économies émergentes, dans une tribune au « Monde ».

 

Tribune. Le premier ministre indien Narendra Modi est arrivé triomphalement au pouvoir en 2014, mais une succession de revers électoraux en 2018 indique qu’il n’est plus assuré d’une réélection automatique en 2019. Le revirement du cycle politique est largement dû à un retournement du cycle économique, là où on attendait pourtant le moins un échec du premier ministre, tant son programme de réformes et son volontarisme lui avaient accordé la confiance des milieux d’affaires locaux comme étrangers, et d’une jeunesse minée par le sous-emploi.

 

Les « Modinomics » [mesures de Modi pour relancer l’économie indienne] reposaient fondamentalement sur un engagement fort pour faire sauter les deux goulets d’étranglement de l’économie indienne : d’une part des infrastructures extrêmement médiocres, d’autre part un environnement des affaires peu attractif. L’Inde était tombée dans le classement Doing Business de la Banque mondiale au 142e rang sur 189 pays, loin derrière la Chine au 90e rang. Dans ces deux domaines, Narendra Modi promettait une sorte de thérapie de choc là où le vieux réformateur Manmohan Singh avait adopté un gradualisme équilibré de type social-démocrate à son retour au pouvoir en 2004.

 

Les marchés étaient prêts à accepter la rhétorique nationaliste hindoue du BJP (Parti du peuple indien) dès lors que, sur le plan économique, Narendra Modi faisait preuve d’une rhétorique cette fois libérale et généreuse pour les investisseurs étrangers à l’image des sommets économiques annuels Vibrant Gujarat qui attiraient la crème des grandes entreprises mondiales. La nomination d’un ministre des finances libéral, l’avocat d’affaires Arun Jaitley, était appuyée par l’arrivée d’une équipe d’économistes libéraux « made in USA » à la tête des principales institutions du pays, rejoignant l’universitaire de Chicago Raghuram Rajan déjà à la tête de la Banque centrale indienne (RBI).

 

Choc monétaire

 

Tout a semblé se dérouler normalement pendant les deux premières années de l’âge d’or annoncé, avec un indice boursier en progression constante et des entrées de capitaux record. Jusqu’à cet enchaînement fatal de mauvaises nouvelles…

 

Celui-ci va être déclenché par les conditions mêmes d’un triomphe électoral en mai 2017 dans l’Uttar Pradesh. Avec 200 millions d’habitants, c’est le plus grand Etat indien, et donc la majorité assurée dans les deux chambres fédérales. Mais ce fut en réalité une victoire à la Pyrrhus, obtenue au prix de deux erreurs majeures. L’une, économique : la démonétisation surprise de 80 % des billets en circulation dans toute l’Inde en novembre 2016. Cette mesure visait opportunément à neutraliser les caisses électorales des partis d’opposition. Mais elle a obligé la population indienne à faire des queues interminables pour changer ses billets au compte-gouttes, et a paralysé la vie des affaires. L’autre, politique, dans cet Etat largement musulman : le glissement rapide de l’agenda économique au profit de l’agenda idéologique du BJP allait agacer de plus en plus d’Indiens au fur et à mesure que les promesses économiques s’évanouissaient.

 

« La méfiance croissante vis-à-vis de la solvabilité des banques et des établissements financiers non bancaires se traduit désormais par un fort ralentissement du crédit »

 

Le choc monétaire – équivalent à 2 points de PIB perdus – a été d’autant plus malencontreux que le rebond classique dans les réformes monétaires de ce type s’est trouvé fortement perturbé par un deuxième choc économique : l’introduction chaotique, en juillet 2017, de la Goods and Services Tax (GST), une TVA panindienne. Nul n’en contestait le bien-fondé, mais le compromis a été trouvé au prix d’une complexité effroyable de taux et de situations, sans compter une impréparation technique qui a heurté de plein fouet les PME créatrices d’emplois, et la collecte fiscale elle-même.

 

D’où un troisième choc, budgétaire celui-ci, avec des conséquences sur l’investissement telles que les données du célèbre institut de conjoncture CMIE font état pour le dernier trimestre 2018 d’une chute d’un tiers de l’ensemble des nouveaux projets et leur retour au niveau de… 2004.

 

Mauvais chiffres sur l’emploi des jeunes

 

En réalité, cette contraction cumulative de l’activité, bien connue des économistes, est fondamentalement liée à une dernière erreur de Narendra Modi : le refus de considérer comme prioritaire l’assainissement des dettes bancaires accumulées depuis la crise de 2008, et dont une grande partie est détenue par les gros conglomérats indiens qui ont soutenu M. Modi en 2014. Cela lui vaudra très vite un formidable bras de fer avec la RBI et la démission de facto de deux gouverneurs en trois ans. Du jamais-vu dans le pays émergent réputé le plus stable.

 

Quant au dernier pilier des « Modinomics », les investissements directs étrangers (IDE), les Américains, entre autres, ne décolèrent toujours pas contre les toutes dernières mesures nationalistes touchant les groupes étrangers de commerce en ligne dont Walmart, qui venait de mettre 16 milliards de dollars (14,12 milliards d’euros) sur la table.

 

Si tout risque systémique semble écarté grâce à la vigilance persistante de la RBI, la méfiance croissante vis-à-vis de la solvabilité des banques et des établissements financiers non bancaires se traduit désormais par un fort ralentissement du crédit, qui va très probablement marquer la fin du quinquennat Modi. Les mauvais chiffres sur l’emploi des jeunes et la situation agricole du pays n’en sont qu’une résultante, mais ils touchent deux noyaux durs de l’électorat de Narendra Modi à un moment où la conjoncture mondiale devrait se dégrader.

 

Jean-Joseph Boillot, Le Monde le 13 février 2019.

 

 

 

Jean-Joseph Boillot est expert au cercle Cyclope et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)