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Il n'y a pas que dans les pays occidentaux que les discours progressistes et les habitudes de consommation parfois paradoxales des bobos irritent les autres classes sociales.

 

«La bobo indienne cherche à se différencier de l’élite adepte des centres commerciaux luxueux, mais aussi des personnes qui y aspirent sans pouvoir se le permettre.»  | Vivek Baghel via Unsplash

«La bobo indienne cherche à se différencier de l’élite adepte des centres commerciaux luxueux, mais aussi des personnes qui y aspirent sans pouvoir se le permettre.» | Vivek Baghel via Unsplash

 

Parler à nouveau des bobos donne l’impression de tomber sur une vieille pile de journaux datant de l’époque où les focus lifestyle s’intitulaient «L’air du temps» dans les magazines papier. Imbattable marronnier de la presse durant les années 2000, les bobos semblaient avoir disparu. Le terme continuait pourtant à vivoter, relégué dans les commentaires haineux des médias en ligne.

La popularité des étiquettes sociales, qu’elles soient réelles ou fantasmées, en dit long sur nos sociétés. Dans un monde que l’on dit globalisé, retrouve-t-on le même phénomène? Nous avons découvert que le bobo occidental avait un cousin en Inde. Et surprise: il est tout autant détesté que par chez nous.

En France, l’Inde reste un pays méconnu. Si l'on en parle, c’est généralement pour dépeindre une destination exotique aux senteurs épicées et aux gros animaux rigolos ou, à l’inverse, pour faire surgir des visions apocalyptiques de bidonvilles.

Depuis le temps, il serait temps de s’intéresser à une élite indienne déjà bien installée dans le paysage mondial des classes créatives. Un point de détail pas si futile, alors que le pays a pris le rang de 5e puissance économique au classement mondial du PIB, reléguant la France à la 7e position.

Des enfants modèles aux «adarsh liberals»

Les faits sont connus: l’expression «bobo» est un raccourci de «bourgeois-bohème», issu du livre de David Brooks Bobos in Paradise. L’ouvrage est rarement lu, mais toujours cité comme la première description d’une nouvelle classe supérieure, au mode de vie décontracté, sensible à l’écologie et aux droits des minorités. En aurait-il pu être autrement? Catégorie floue mais très parlante, le bobo est devenu l’ennemi (plus ou moins) imaginaire d’à peu près tout le monde.

Contrairement à la France qui a directement traduit l’expression, l’Inde a utilisé un détour singulier pour qualifier son élite progressiste: on y parle d'«adarsh liberal», ou «libéral parfait». L’expression concentre un ressentiment violent, qui rend notre terme péjoratif de bobo bien innocent en comparaison.

C’est hélas un fardeau de la traduction: devoir alourdir d’explications une expression qui confine au génie diabolique. «Liberal» est ici à comprendre au sens d'«élite progressiste». L’emploi de l’anglais n’est pas anodin, dans un pays où sa maîtrise est un signe de distinction sociale. «Adarsh» signifie «parfait» ou «modèle» en hindi: c’est une allusion directe aux posters épinglés dans les écoles indiennes, intitulés «adarsh balak», «les enfants modèles». L'expression fait appel à un inconscient collectif bien plus parlant que «bobo»: la haine enfantine du premier ou de la première de la classe.

C’est que pour les millennials d'Inde, les posters des enfants modèles sont des souvenirs pénibles. Dans un style naïf, ils mettaient en avant des savoirs élémentaires mais ennuyeux (l’alphabet, les noms des légumes...), et surtout des enfants au visage poupin faisant toujours ce que les adultes attendaient d’eux.

Un des journalistes du site Scroll.in revient sur ce souvenir traumatique collectif: «Il se brossait les dents tous les soirs, aidait les personnes âgées à traverser les passages piétons. Il était assidu à l’école. Il n’avait pas de boutons. Souvent, il s’adonnait à des activités de plein air. Ce mec était débectant. Les manuels scolaires n’ont jamais révélé son adresse, et c’est l’unique raison pour laquelle aucun d’entre nous ne s’y est rendu pour lui défoncer sa tronche.»

Version anglaise d'un poster des enfants modèles | Via Indian Book Depot Map

 

La haine à l’encontre d’un personnage fictif renvoie à un drame intime: la tristesse de ne pas être à la hauteur des espoirs de ses parents.

Devenus adultes, les ex-jeunes ont pris leur revanche. Les posters ont été l’objet de détournements faisant l’apologie des drogues récréatives, instituant la révolte dans un univers policé.

Détournement d'un poster des enfants modèles

 

La jeunesse indienne n’en avait pas pourtant fini avec l’adarsh balak qui avait pourri son enfance. L’adarsh liberal, évolution logique de l’enfant modèle, les attendait au tournant de la vie adulte. Des ponts s’établissent naturellement: le bobo reste ce type qui a toujours tout juste –pas à l’école mais après, dans la vie, ce qui est bien pire. Et contrairement à sa version enfantine, le libéral parfait indien dispose de revenus à dépenser.

Jeu de distinction sociale

Revenons au point de départ de la catégorie «bobo»: elle cherche à établir un sociostyle, selon des lieux de vie, des habitudes de consommation voire des valeurs, partagées entre les membres du groupe. L'économiste et sociologue Olivier Donnat explique dans une jolie formule que les bobos «cherchent à se distinguer à la fois du beauf et de la bourgeoisie mainstream».

En Inde, ce jeu de distinction est très présent pour le libéral parfait. Dans un pays où le nombre de nouveaux et nouvelles riches explose, il refuse de jouer le jeu des signes extérieurs de richesse. Il tient en profond mépris le moustachu au petit bide assis dans un bar lounge, qui parle fort au téléphone de son séjour à Goa.

La bobo indienne, comme son homologue masculin, cherche à se différencier de deux groupes: celui de l’élite adepte des centres commerciaux luxueux où elle consomme des marques internationales, mais aussi celui des personnes qui y aspirent sans pouvoir se le permettre. En Inde, les centres commerciaux suscitent une telle fascination que s’y rendent régulièrement des gens n’ayant pas les moyens d’y faire du shopping. Cherchant à arracher quelques miettes de cet univers désirable, on y déambule pour profiter de la clim et prendre des selfies. La bobo indienne sera tout autant écœurée par l’aspiration au clinquant de cette classe moyenne qu'elle aime qualifier de «vraies gens».

D’après Brooks, le papa des bobos, il ne suffit pas seulement de pouvoir faire des achats, mais aussi de pouvoir en parler. Si on garde l’idée du sociostyle, le point le plus important reste évidemment les fringues. Heureusement pour les bobos, des marques existent en Inde dont les stratégies marketing ont été conçues pour plaire à celles et ceux qui méprisent le marketing. C’est le secret du succès de la chaîne de magasins d’habillement Fab India, devenue la marque estampillée bobo par excellence. En Inde, le créneau de la mode éthique présente des méthodes de marketing innovantes, à même de remettre au goût du jour le riche patrimoine textile indien. Parmi d’autres, le site de vente en ligne Okhai fait poser ses couturières aux côtés des modèles.

On retrouve le paradoxe bobo de la consommation éthique, mais réservée à une élite. La marque Fab India s’est élargie aux biens de grande consommation et sans surprise, les prix sont bien supérieurs à ceux du marché. Cette contradiction a été relevée au sujet des paquets de lentilles vendus dans ses magasins –des légumineuses omniprésentes en Inde, où la consommation de protéine d’origine animale est rare, et appelées moong dal dans le Nord de l’Inde: «Avez-vous vu le prix du moong dal à Fab India? Pour le même prix dans d’autres magasins, vous pouvez vous offrir les lentilles et la casserole pour les cuire. Ils ne se sont même pas donné la peine de remplacer le terme moong dal par le mot anglais lentils, ce qui n’aurait été que justice, étant donné le prix de vente.»

En Inde, la maîtrise de l’anglais est un marqueur social primordial. Scolariser ses enfants dans une école où l’enseignement est dispensé en anglais est un précieux sésame de réussite. Dans un tel contexte, acheter un produit avec une étiquette écrite en anglais signifierait en avoir plus pour son argent. Pourquoi la marque ne choisit-elle pas de passer par l’anglais? C’est qu’en Inde, la glamourisation des produits catalogués «ploucs ruraux» est bien plus avancée qu’en France.

À Fab India, la signalétique du magasin est en anglais, mais les produits sont délibérément présentés sous leur appellation locale. Pour vous donner un ordre d’idée: c’est comme si l’épicerie du Bon Marché ne vendait plus du boeuf, mais de «L'Aubrac». En France, seuls les magasins Jeanot Lou Paysan, localisés dans des coins de la France profonde, assumaient leur histoire paysanne dialectale, avant de disparaître en même temps que leur clientèle agricole.

Cibles politiques faciles

Depuis l’école primaire, le petit enfant modèle dispose d’un porte-monnaie. Mais il peut aussi voter, et c’est là que les vrais ennuis commencent pour le bobo.Une politique politicienne un peu mesquine vise à tailler des croupières aux personnes soupçonnées d'être des adversaires –avec parfois des références improbables à l’Inde.

Lors des élections présidentielles de 2012, Marine Le Pen avait réussi la prouesse technique de mettre les soutiens de Nicolas Sarkozy et de François Hollande dans le même sac des bobos adeptes du yoga.

Depuis l’élection de Narendra Modi en 2014, candidat du Bharatiya Janata Party (BJP), parti de droite hindoue nationaliste, les bobos ont la vie dure. Sur les réseaux, le hashtag #AdarshLiberal est une insulte utilisée pour qualifier toutes les voix s’opposant à la majorité au pouvoir. Les ennemis indiens du libéral parfait sont mêmes allés jusqu’à faire des caricatures du cerveau bobo, obnubilé par un petit nombre de causes.

La critique du discours progressiste est de plus en plus présente, suivant l’exemple des attaques de la droite décomplexée française contre une élite moins détestée pour son portefeuille de droite que pour ses valeurs de gauche. On retrouve ainsi sur le Twitter indien une crispation autour du caviar, le bobo indien étant régulièrement accusé de participer à des rallyes contre les inégalités avec buffet caviar et open bar.

Bien évidemment, religion et terrorisme constituent des éléments récurrents du bobo bashing. On se rappelle les sorties musclées de Manuel Valls, pour qui «expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser». En Inde, le préjugé de bobos angéliques atténuant la portée d'actes criminels par une enfance difficile a été poussé à l’absurde par le site parodique Faking News. On y lisait que des bobos se lamentaient que des terroristes attendant leur procès aient l’air de malheureux garçons mal entraînés. Et une adarsh liberal de s’inquiéter: «Les juges risquent d’avoir pitié et de ne pas les condamner à mort. Que vais-je devenir sans pétition à signer?»

Il s’en fallait de peu pour que les bobos d'Inde ne se fassent traiter de «laïcards». Leurs adversaires ont trouvé une expression similaire: «sickular», mot-valise entre «sick» et «secular» [de l’adjectif «séculaire», qui qualifie les régimes politiques prônant l’obligation d’une égale bienveillance à l’égard de toutes les religions, ndlr]. En Inde, cette insulte cible une large catégorie de personnes, notamment celles qui condamnent les meurtres dans les communautés chrétiennes et musulmanes perpétrés au nom d’un hindouisme nationaliste. Condamner les assassinats des minorités religieuses reviendrait à défendre les minorités religieuses, donc à défendre une laïcité anti-hindouisme –une logique imparable.

Dans le bobo bashing, la presse, jugée progressiste et critique du gouvernement en place, est particulièrement visée. On qualifie les journalistes de «presstitutes» (un bon équivalent de «journalopes»), de traîtres cherchant à détruire les traditions nationales.

Récemment, on a beaucoup parlé d’une affaire de censure bloquant l’accès à des médias estampillés bobo sur le campus de la prestigieuse université Jawaharlal-Nehru –ce qui reviendrait en France à ce que l’accès à Mediapart soit interdit dans les locaux de Science Po.

Fait autrement plus sinistre: l’assassinat de la journaliste d’investigation Gauri Lankesh a été accueilli d’une manière étonnante par Jagrati Shukla, journaliste dans une chaîne d’information en continu: «La gauchiste Gauri Lankesh a été sauvagement assassinée. On récolte ce que l'on mérite, qu’ils disent» –une situation particulièrement alarmante, qui reviendrait chez nous à ce que Ruth Elkrief se réjouisse de l’assassinat d’Élise Lucet.

Sur la gauche de l’échiquier politique, on ne peut pourtant pas non plus sentir la ou le bobo. Afin d’adapter les analyses de critique sociale à la dictature des réseaux sociaux capitalistes, des activistes ont utilisé le pouvoir de viralité des mèmes pour fustiger l’hypocrisie de l’adarsh liberal sur le front de toutes les causes, sauf celles qui mettraient en danger ses privilèges.

 

L’initiative eut un certain succès. Elle en dit long sur le sort de l’adarsh liberal: trop grillé pour être soutenu, détesté même sur sa gauche.

Juste avant son assassinat, la journaliste Gauri Lankesh s’interrogeait dans un ultime tweet: «Pourquoi ai-je l’impression que nous nous divisons entre nous, alors que nous savons qui est notre principal adversaire?»

Camarades bobos d'Inde, profitez de votre accession au titre de cinquième puissance économique mondiale pour continuer à aller shopper. Mais faites tout de même attention à votre sécurité.

Gaïa Lassaube, Slate.fr le 8 février 2019