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Le texte fondateur de la République indienne est depuis 1995 placé dans un sarcophage aux vitres transparentes, inaccessible au public. Une situation paradoxale pour un texte omniprésent dans le débat politique.

 La première page du manuscrit de la Constitution de la République indienne, entrée en vigueur le 26 janvier 1950.

La première page du manuscrit de la Constitution de la République indienne,
 entrée en vigueur le 26 janvier 1950. WIKIMEDIA COMMONS

 

 

LETTRE DE NEW DELHI

 

Ce vendredi 27 octobre 1995, une cérémonie très solennelle a lieu dans une annexe du Parlement indien. Il y a là des députés et des ministres, des diplomates étrangers, et un discret scientifique du Laboratoire national de physique, Hari Kishan, qui savoure son heure de gloire. Dans un silence quasi religieux, des hommes en gants blancs viennent déposer devant la petite assemblée deux caissons en plastique transparent qui abritent chacun un manuscrit original de la Constitution, l’un en hindi et l’autre en anglais, les deux langues officielles du pays.

 

A ce moment précis, la Constitution indienne, la plus longue au monde, entre dans l’éternité, protégée pour toujours de l’oxygène, des bactéries et du climat humide qui pourraient détériorer ses pages calligraphiés et enluminées.

 

« Notre Constitution est un document sacré, l’étape la plus importante de la marche de notre nation vers la liberté, déclare à cette occasion le président du Parlement, et c’est pourquoi sa préservation dans sa forme originale est tout à fait essentielle. »

 

Inaccessible au public

 

Jamais l’Inde n’a déployé autant d’effort pour préserver un manuscrit. La relique est si précieuse qu’elle repose dans une pièce fermée de la bibliothèque du Parlement. Le texte fondateur de la République « socialiste » d’Inde est inaccessible au grand public. Une situation paradoxale pour un document omniprésent dans le débat politique, surtout à quelques mois des élections prévues en avril et mai.

 

L’histoire de la conservation de la Constitution est à elle seule une grande épopée politique et scientifique. Hari Kishnan y a consacré sa vie. Le jeune retraité continue de porter un costume marron, une cravate à carreaux et un gilet beige soigneusement boutonné. Le même que l’on portait en Inde dans les années 1970, lorsque le jeune scientifique spécialisé dans les basses températures entre au Laboratoire national de physique à New Delhi : « le laboratoire m’a demandé de travailler à la préservation du manuscrit car tout le monde avait peur de s’en occuper, peur de la moindre erreur. J’étais le plus jeune et donc le seul à ne pas pouvoir refuser. » Il ne regrette pas cette conversion qui lui a permis de déposer plusieurs brevets sur des machines pouvant réguler l’humidité, ainsi qu’un réfrigérateur à « compression de vapeur » et surtout d’établir une mesure étalon de l’humidité dans le pays.

 

Aussitôt terminés, les deux manuscrits de la Constitution qui pèsent chacun 13 kg et 14 kg ont été entreposés au début des années 1950 dans un coffre-fort en fonte traversé de tuyaux et de mesureurs à aiguilles.

 

Mais à quoi bon conserver un si bel objet dans un coffre si laid où il n’est même pas visible ? Hari Krishan décide alors de mettre au point un coffre hermétique en vitres transparentes. L’ambassade de France, qui flaire la bonne opportunité de se voir associée à un tel projet, lui offre, au début des années 1990, une bourse pour passer cinq mois à Paris au CNRS et chez Saint-Gobain, le spécialiste mondial de la vitre. Le coffre hermétique et transparent est mis au point mais il faut le briser pour l’ouvrir, et lire le fameux « texte sacré ». Une solution pas vraiment idéale pour une œuvre qui se veut proche du peuple.

 

Une nouvelle menace

 

Au nom du droit à l’information, un citoyen indien demande d’ailleurs l’accès au manuscrit pour s’assurer de la fidélité des exemplaires en circulation au texte original. A l’ère des fausses informations et des réseaux sociaux, il a une valeur inestimable.

 

Alors, comment concevoir un coffre hermétique qui puisse s’ouvrir ? La question taraude Hari Kishna, qui prend soudain conscience qu’il n’est peut-être pas le premier à vouloir protéger un objet pour l’éternité. Et si l’Egypte antique avait trouvé la solution avec la momie ?

 

Après quelques recherches, il apprend justement que The Getty Conservation Institute, basé aux États-Unis, vient de mettre au point un coffrage transparent pour enfermer les momies. La technologie est testée à vide pendant un an dans les sous-sols du Parlement indien, avant d’être finalement retenue pour accueillir, le 27 octobre 1995, les précieux manuscrits.

 

Mais vingt-quatre ans après l’embaumement du texte dans son sarcophage transparent, une autre menace pointe à l’horizon qui n’a rien à voir avec le taux d’humidité ou d’oxygène. Les valeurs de la Constitution sont menacées par la montée de l’extrémisme hindou.

 

En décembre 2018, Amit Shah, le président du parti nationaliste hindou (BJP) au pouvoir, a contesté une décision de la Cour suprême autorisant l’entrée des femmes dans le temple hindou de Sabarimala. Selon lui, l’institution judiciaire ne devrait pas prendre de décisions « impossibles à mettre en œuvre », c’est-à-dire qui vont à l’encontre des croyances religieuses. La loi de la religion contre la loi de la Constitution.

 

 « La Constitution est le livre sacré de l’Inde »

 

Bien sûr, le premier ministre Narendra Modi ne rate pas une occasion de rendre hommage au texte fondateur ; mais le nationaliste hindou lui a accolé une définition ambiguë pour un document dont le sécularisme figure à son préambule : « la Constitution est le livre sacré de l’Inde ». Une manière habile d’associer le pays à une religion.

 

Et si la Constitution était justement devenue trop sacrée, déconnectée de la vie politique indienne ? L’universitaire Madhav Khosla regrette que ses valeurs cardinales, comme la « liberté », la « fraternité » ou encore la « citoyenneté », soient brandies ou débattues en Inde sans prêter attention à leur définition dans le texte original.

 

Hari Kishnan, lui, préfère se tenir à l’écart de ses débats. Il retourne régulièrement au Parlement vérifier que les deux sacro-saints manuscrits se portent bien dans leur sarcophage. Loin, peut-être trop loin d’un pays, qui tout entier se réclame d’elle.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 7 février 2019