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Une année sur trois, quelque 120 millions d'Hindous convergent vers les bords du Gange pour y effectuer des bains rituels, à l'occasion de la fête de Kumbh Mela. - Crédits photo : SANJAY KANOJIA/AFP

 

 

 

Le dispositif de nettoyage d'urgence déployé par le gouvernement indien pour la fête de Kumbh Mela, durant laquelle des millions d'Hindous se baignent dans le Gange, illustre les promesses non tenues du premier ministre Narendra Modi à l'approche des élections.

 

Tous les trois ans, 120 millions d'Hindous convergent vers les bords du Gange pour y effectuer des bains rituels, à l'occasion de la fête de Kumbh Mela. Les plus fervents vont même jusqu'à boire abondamment l'eau du fleuve qu'ils savent polluée, mais qu'ils croient mêlée à l'amrit, le nectar de l'immortalité dans la religion hindoue. Mais cette année, pour faire bonne figure à l'approche des élections, le gouvernement indien du premier ministre Narendra Modi (Bharatiya Janata Party (BJP), le Parti du Peuple Indien, droite nationaliste hindoue) a enclenché en urgence un vaste plan de nettoyage des eaux traversant la ville d'Allahabad (à 600 km au sud-est de Delhi), à l'approche des festivités, qui ont lieu du 15 janvier au 4 mars. L'ampleur du dispositif témoigne de l'inefficacité des mesures gouvernementales prises jusque-là par le premier ministre pour nettoyer le fleuve le plus sacré de l'Inde.

 

Des agents gouvernementaux ont été embauchés pour l'occasion pour débarrasser le fleuve de ses déchets les plus visibles et déverser des litres de désinfectant. Ce plan inclut la construction d'usines non-permanentes de traitement des eaux, ainsi que la fermeture temporaire des usines les plus polluantes. Le tout pour un coût de 600 millions de dollars, soit trois fois plus que les dépenses habituellement réalisées par les gouvernements indiens à l'occasion des célébrations de Kumbh Mela. Un cache-misère qui ne saurait tenir lieu de politique sanitaire, mais s'explique par l'approche des élections, en avril et mai prochains.

 

Une promesse non tenue

 

Le premier ministre indien Narendra Modi avait fait du nettoyage du Gange l'une de ses plus audacieuses promesses de campagne lors des élections de mai 2014. Deux mois après son arrivée au pouvoir, il avait lancé le plan Namami Gange («Obéissance au Gange») et l'avait confié à sa ministre des Ressources hydriques, du Développement des rivières et de la Rénovation du Gange, Uma Bharti. Son budget de 2,8 milliards de dollars sur cinq ans devait permettre d'assainir les eaux du fleuve, long d'environ 3 000 km. Un échec cuisant: le Gange est aujourd'hui plus pollué encore qu'avant l'élection de Narendra Modi et reste l'un des fleuves les plus sales du monde.

 

La question du Gange hante les politiques publiques indiennes depuis 1986, date du premier Plan d'Action du Gange qui prévoyait la construction de nombreuses usines de traitement des eaux. Les fonds gouvernementaux alloués au dossier avant 2014 étaient pourtant importants: entre 600 millions et 3 milliards de dollars, selon les estimations. Mais les plans successifs ont tous échoué.

 

«Je sens que Gangâ m'a appelé à Varanasi.»

 

Narendra Modi

 

Le Gange, à la fois fleuve et déesse, est un pilier de la foi hindoue. Lors de son ascension politique, Narendra Modi n'a donc pas hésité à s'appuyer sur ce symbole religieux. Il se prétend le fils de la déesse Gangâ et s'est présenté aux élections législatives de 2014 dans la circonscription de Varanasi où se trouve l'un des temples les plus sacrés de l'Inde, déclarant: «Je sens que Gangâ m'a appelé à Varanasi.» Sa promesse d'en faire un fleuve propre avant l'année 2018 avait ainsi une portée aussi sanitaire que religieuse: Narendra Modi a exprimé son ambition de faire du Gange une «plateforme du tourisme spirituel».

 

Pourtant, près de 6 millions de litres de déchets sont encore déversés chaque jour dans son cours. Les trois quarts sont des eaux usées et des déchets domestiques, le reste étant constitué de déchets industriels et agricoles. Raffineries de sucre, distilleries, usines de pâte à papier, tanneries… toutes les industries indiennes déversent leurs déchets dans le Gange, qui s'y mêlent aux engrais agricoles.

 

L'échec du projet de nettoyage ne s'explique pas uniquement par la corruption et la faiblesse de l'État central. Cette question attise les tensions entre les communautés musulmane et hindoue. D'un côté, l'industrie du tannage, extrêmement polluante, est majoritairement aux mains de musulmans installés à Kanpur, à mi-chemin du cours du Gange. Ces tanneurs se sentent victimes des programmes gouvernementaux leur imposant des normes antipollution plus lourdes qu'à aucune autre industrie dans le pays. De l'autre, le temple hindou de Varanasi est largement responsable du rejet d'eaux usées dans le fleuve et ne semble pas disposé à s'attaquer à ce problème.

 

Le Figaro.fr le 6 février 2019