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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

 

 

Des commerçants indiens en attente d’un emploi, à Bombay (ouest), en novembre 2017.
 DANISH SIDDIQUI/REUTERS

 

Les chômeurs sont les grands oubliés du dernier budget du gouvernement Modi avant les élections générales

 

Le gouvernement indien a présenté, vendredi 1er février, devant le Parlement, un budget taillé sur mesure pour les élections générales prévues dans quelques semaines, en avril et mai . De nombreuses exemptions fiscales et subventions ont été dévoilées pour satisfaire le maximum d’électeurs, des classes moyennes aux agriculteurs, en passant par les travailleurs du secteur informel. Le gouvernement de Narendra Modi a promis une aide directe de 6 000 roupies (73 euros) à 120 millions de paysans, pour un montant total de 9,3 milliards d’euros, et envisage, dans le même temps, d’exempter d’impôts les contribuables qui gagnent jusqu’à 6 250 euros par an. Pour ceux qui, parmi les hindous, vénèrent les vaches sacrées, le gouvernement va créer un nouvel organisme bovin national chargé de se pencher sur le bien-être animal. M. Modi a pensé à toutes les catégories de la population sauf deux : les minorités religieuses et les chômeurs.

 

Lors de la campagne électorale de 2014, la création de millions d’emplois avait pourtant été l’une des promesses-phares de M. Modi. Vendredi, elle a quasiment disparu du discours du ministre indien de l’économie par intérim, Piyush Goyal, qui a préféré insister sur la création « d’une économie à 5 000 milliards de dollars [4 367 milliards d’euros] d’ici à cinq ans ». Pourtant, la crise du chômage a atteint en Inde une ampleur inédite. Selon le rapport d’une agence gouvernementale qui a fuité dans la presse indienne, il s’élevait à 6,1 % lors de l’année fiscale se terminant au 31 mars 2018, un record historique.

 

La mesure du nombre de chômeurs dans un pays où entre 80 % et 90 % de la population active travaille dans le secteur informel est forcément imprécise, mais elle donne une tendance qui ne cesse de se dégrader, année après année. Une réalité confirmée par d’autres chiffres. Les chemins de fer indiens ont, par exemple, reçu, en 2018, 25 millions de candidatures pour 89 000 postes à pourvoir, et la cantine d’une administration publique en a reçu 7 000, après avoir fait savoir qu’elle cherchait à recruter 13 serveurs.

 

Travail précaire et peu qualifié

 

« La forte croissance ne peut pas être une fin en soi dans une démocratie aussi vaste que l’Inde », s’inquiète le quotidien Hindustan Times. Alors que les responsables politiques indiens avaient l’habitude de mesurer leur bilan économique à l’aune du seul taux de croissance du produit intérieur brut (PIB), le chômage est en passe de devenir un enjeu politique. « Le “Führer” nous a promis 20 millions d’emplois par an. Cinq ans plus tard, le rapport sur la création d’emplois montre que c’est un désastre national », a publié, jeudi 31 janvier, Rahul Gandhi, le président du Parti du congrès, dans l’opposition, sur Twitter.

 

Malgré une croissance annuelle qui avoisine les 7 %, l’économie indienne ne crée pas suffisamment d’emplois pour les 12 millions d’Indiens qui arrivent sur le marché du travail chaque année. Dans un rapport publié à l’été 2018, des chercheurs de l’université Azim Premji, dans le sud du pays, constatent que l’écart entre la hausse du PIB et la création d’emplois ne cesse de se creuser au fil des ans. Le taux de chômage frappe particulièrement les jeunes diplômés, une catégorie qui souffre de la pénurie des emplois qualifiés. M. Modi espérait que la croissance de l’industrie manufacturière absorbe le surplus de main-d’œuvre. Mais, quatre ans après le lancement de son ambitieux programme « Make in India », les résultats sont décevants : la part de l’industrie manufacturière dans le PIB indien a même légèrement diminué, passant de 15,3 % en 2013 à 15 % en 2018. Les aspirations des 600 millions d’Indiens âgés de moins de 25 ans se heurtent à la réalité du travail précaire et peu qualifié.

 

Les statistiques du chômage record n’auraient sans doute pas fait autant de bruit dans le pays, si le gouvernement de M. Modi n’avait pas cherché à bloquer leur publication. En guise de protestation, le président du bureau national d’études statistiques et l’un de ses membres avaient démissionné fin janvier. Le parti de M. Modi, le Bharatiya Janata Party (BJP), a qualifié les chiffres qui ont fuité dans la presse de « fake news » et a promis qu’ils seraient publiés en mars.

 

La conférence de presse organisée en urgence par NITI Aayog, le think tank du gouvernement, n’a rien arrangé. Son vice-président, Rajiv Kumar, a expliqué que le gouvernement devait d’abord « valider » les statistiques avant de les publier, et son collègue Amitabh Kant les a mises en doute en citant les millions d’emplois créés par Uber et ses concurrents. M. Modi préfère ses statistiques à celles des institutions indépendantes du pays. Les chiffres de la criminalité ne sont plus publiés depuis deux ans, comme ceux du bureau du travail. « Cette attaque sur les statistiques officielles est grave, car elle prive les citoyens d’accéder à des données fiables sur ce qui se passe dans l’économie et sur la performance du gouvernement », regrette l’économiste indienne Jayati Ghosh dans les colonnes du quotidien The Indian Express.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 5 février 2019.