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Femmes dalits avec leurs enfants dans l'État du Karnataka au sud-ouest de l'Inde. (Source : Inter Press Service)

Femmes dalits avec leurs enfants dans l'État du Karnataka au sud-ouest de l'Inde.
(Source : Inter Press Service)

 

 

 

Dans une autobiographie et un recueil de nouvelles, l’écrivain dalit Omprakash Valmiki décrit la cruauté du statut d’intouchable dans l’Inde contemporaine, et une vie de combats pour surmonter cette malédiction.

 

Parmi les motifs inépuisables de perplexité pour l’Occidental qui s’intéresse à l’Inde, la question du fonctionnement du système des castes figure peut-être au premier rang. On a bien sûr de grandes notions sur cette structure sociale qui fige chaque individu dans la communauté à laquelle il appartient par sa naissance. On sait qu’il vaut mieux appartenir à la caste des prêtres ou à celle des guerriers qu’à celle des paysans. On comprend vite que les Indiens, y compris les plus « occidentalisés », demeurent attachés à leur caste. Mais quelle est la signification concrète dans la vie quotidienne de l’appartenance à telle ou telle caste ? Comment les rapports sociaux entre Indiens en sont-ils affectés ? Et, de façon cruciale, que signifie aujourd’hui le fait d »être né tout en bas de l’échelle, c’est-à-dire « intouchable » ou dalit, selon l’expression utilisée désormais ?

 

Si tout le monde a entendu des anecdotes épouvantables sur les horreurs infligées jadis aux intouchables, il serait malgré tout facile de se persuader qu’il s’agit là d’histoire ancienne. Bien des gens vous diront que les castes ont été abolies par la Constitution de l’Inde indépendante (ce qui est faux, c’est la discrimination sur la base des castes qui est interdite) et que tout un système de discrimination positive a été mis en place pour permettre aux dalits d’accéder à l’éducation et aux emplois publics. Avec en conséquence l’émergence dans la politique ou la science de personnalités de premier plan issues de cette communauté qui comprend près de 20% des 1,3 milliard d’Indiens. De même, une petite élite d’hommes d’affaires dalits a pu apparaître ces dernières décennies. Mais ces considérations générales demeurent bien éloignées de ce que peut être la vie quotidienne tout au bas de l’échelle de la société indienne.

 

L'écrivain indien Omprakash Valmiki. (Crédit : DR)L'écrivain indien Omprakash Valmiki. (Crédit : DR)

 

 

 

Une plongée dans le vécu des dalits dans la période contemporaine, c’est précisément ce que nous permettent deux livres du même auteur que vient de publier l’éditeur L’Asiathèque. Une autobiographie, Joothan, et un recueil de nouvelles, Salaam, parfaitement complémentaires, offrent un témoignage bouleversant sur une « Inde invisible ».

 

La vie de l’auteur, Omprakash Valmiki, recouvre presque exactement l’existence de la République indienne. Né en 1950, juste après l’Indépendance, Valmiki a été une figure de premier plan chez les intellectuels dalits jusqu’à sa mort en 2013. Sa naissance dans la caste des éboueurs dans l’Uttar Pradesh, le grand État du nord du pays, l’a placé d’emblée au plus bas niveau de l’échelle sociale. Son autobiographie raconte comment, en dépit de l’extrême misère dans laquelle vivait sa famille, une détermination absolue à lui faire suivre des études lui a permis d’accéder à une formation de technicien supérieur. Une carrière dans les usines publiques d’armement l’a conduit ensuite à devenir ingénieur puis cadre supérieur, avec des affectations multiples dans plusieurs États du pays. En parallèle, Valmiki a mené une deuxième carrière d’activiste et d’écrivain consacrée au sort de sa communauté.

 

Couverture de "Joothan", autobiographie d'Omprakash Valmiki, éditions l'Asiathèque. (Copyright : L'Asiathèque)Couverture de "Joothan", autobiographie d'Omprakash Valmiki, éditions l'Asiathèque.
(Copyright : L'Asiathèque)

 

Joothan décrit par le menu le parcours personnel et professionnel de l’auteur avec un sentiment dominant exprimé dès la première phrase de son avant-propos : « Les souffrances d’une vie de dalit sont insupportables. » Et un thème récurrent : quoi qu’il arrive, quelles que soient les circonstances et l’environnement social dans lequel il a été amené à évoluer, sa condition d’intouchable finit toujours par reprendre le dessus sur les succès professionnels ou personnels. Une anecdote caractéristique à cet égard est celle de l’arrivée de Valmiki, alors ingénieur expérimenté dans des domaines très techniques, dans une nouvelle usine où, du fait de son origine sociale, on le nomme à la direction du service de nettoyage des locaux : « Ah, tu es devenu un cadre, eh bien, encadre donc des nettoyeurs ! »

 

Le récit jette une lumière crue sur un problème crucial : celui du nom de famille qui, très souvent, indique directement la caste de l’individu – mais de façon très fluctuante selon les circonstances. Ainsi, en rencontrant un « Valmiki » tout habitant de l’Uttar Pradesh et du nord de l’Inde le sait aussitôt : il s’agit d’un membre de la caste des éboueurs. Chaque fois qu’Omprakash a été nommé dans une usine de ces régions, il se sera donc heurté à des réactions comme celle mentionnée ci-dessus. Mais dans d’autres régions du pays, les États du Sud en particulier, le nom de Valmiki n’a pas du tout les mêmes connotations et peut même être compris comme désignant un brahmane – tout en haut de l’échelle des castes. Un passage très émouvant du livre raconte comment, résidant alors à Bombay, l’auteur devient ami intime de toute une famille de haute caste chez qui il est invité en permanence, au point que Savita, la jeune fille de la famille, commence à flirter avec lui. Jusqu’à ce qu’Omprakash lui dise sa caste d’origine, ce que personne ne lui avait jamais demandé. Avec comme réaction : « Savita demanda en pleurant : ‘Vous me mentez, n’est-ce pas ?' » Et de mettre un terme immédiat à toute relation avec un tel pestiféré.

 

La question du nom revient donc sans cesse comme un problème existentiel pour les dalits. L’auteur détaille comment de très nombreux membres de sa famille et de son entourage ont préféré changer de nom pour dissimuler leur caste. Une décision qu’il a toujours refusée de prendre, voulant afficher frontalement son origine, quel qu’en soit le prix.

 

Si les anecdotes de discrimination et de violences abondent, l’autobiographie de Valmiki n’est pas manichéenne pour autant. Il raconte par exemple avec émerveillement comment dans son village natal, lorsqu’il fut le premier élève issu du quartier des dalits à obtenir son diplôme de fin d’étude, un homme de haute caste est venu le féliciter. « Bien plus surprenant encore, il m’emmena chez lui, […] me servit même un déjeuner, et cela dans sa propre vaisselle. » Un geste stupéfiant : dans les croyances traditionnelles, un dalit est « impur » par nature, ne doit donc pas être touché, ne saurait partager un repas avec un Indien de haute caste et, s’il doit manger ou boire chez l’un d’eux, ne peut le faire que dans une vaisselle séparée, qui ne sera utilisée que par des intouchables. Valmiki déplore aussi à l’occasion l’hostilité ressentie par certains groupes de dalits contre d’autres : les multitudes de « sous-castes » dalits se jugent volontiers supérieures à leurs voisines et considèrent que certaines sont plus intouchables qu’elles-mêmes… Un phénomène qui lui « brise le cœur », se désole Valmiki.

 

Couverture du recueil de nouvelles "Salaam" d'Omprakash Valmiki, éditions L'Asiathèque. (Copyright : L'Asiathèque)Couverture du recueil de nouvelles "Salaam" d'Omprakash Valmiki, éditions L'Asiathèque.
(Copyright : L'Asiathèque)

 

 

 

Tous ces thèmes se retrouvent traités sous une forme différente, celle de la fiction, dans le recueil de nouvelles Salaam. Le récit qui donne son titre au volume raconte la venue d’un jeune brahmane dans le village de son meilleur ami dalit. Il y découvre brutalement la réalité du traitement des intouchables, les rituels d’humiliation auxquels ils sont soumis par les castes supérieures. Mais la nouvelle se termine sur une scène où un enfant dalit exprime tout son mépris envers un musulman. Plusieurs des récits abordent le thème des dalits qui mènent des relations parfaitement normales avec leurs voisins de haute caste tant que ces derniers ignorent leur origine sociale, et du rejet total qui suit la révélation.

 

D’autres décrivent des mœurs villageoises qui pourraient sembler médiévales – sauf que les lecteurs des faits divers de la presse indienne retrouvent régulièrement de telles histoires bien réelles. Le meurtre d’une vache raconte ainsi comment la mort d’un animal donne à son propriétaire l’occasion de se venger d’un dalit en l’accusant du « meurtre », et comment le conseil de village condamne le malheureux à une terrible « épreuve du feu ». Dans la nouvelle Vingt-cinq fois quatre, cent cinquante, un vieux dalit vénère le propriétaire terrien de son village pour lui avoir prêté de l’argent afin de soigner sa femme. Mais quand son fils fait des études, il démontre à son père que le propriétaire avait mis à profit son illettrisme total pour lui faire croire que 25 x 4 = 150, alourdissant considérablement le montant de ses dettes envers lui.

 

Traduits de l’hindi – une rareté étant donné que la majeure partie des livres indiens qui paraissent en France sont à l’origine écrits en anglais –, ces deux ouvrages de Valmiki ne se caractérisent pas par un style virtuose ou une finesse littéraire de premier plan. Mais il s’agit de documents de premier ordre pour comprendre ce que signifie vraiment être « intouchable » dans l’Inde contemporaine.

 

Patrick de Jacquelot, Asialystle 18 janvier 2019.