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Les ouvriers du textile au Bangladesh ont conduit une grève de plusieurs jours pour demander de meilleurs salaires. Ils ont obtenu partiellement gain de cause, mais les grévistes en payent le prix et subissent une vague de licenciement.

 

 

 

Des salariés d’une cinquantaine d’usines de textile du Bangladesh se sont mobilisés pour obtenir de meilleurs salaires, comme ici à Dhaka le 9 janvier 2019.

Des salariés d’une cinquantaine d’usines de textile du Bangladesh se sont mobilisés pour obtenir de meilleurs salaires, comme ici à Dhaka le 9 janvier 2019. / Munir Uz Zaman/AFP

 

 

 

Des centaines de salariés du secteur textile au Bangladesh ont été licenciées, à l’issue d’une grève de huit jours pour obtenir des augmentations de salaires. L’association des patrons du secteur, le BGMEA (Bangladesh Garment Manufacturers and Exporters Association), a toutefois accepté de procéder à une augmentation. Le salaire de base a été porté à 83 € par mois. Il était auparavant de 58 € et n’avait pas été augmenté depuis 2013. Les syndicats demandent un salaire minimum de 166 €.

 

Après ces concessions, la puissante association des patrons du secteur, très soutenue par le gouvernement, reprend les choses en main. Dimanche 13 janvier, après avoir concédé cette augmentation, elle menaçait, en cas de poursuite des manifestations, de décider une fermeture de toutes les usines textiles du pays pour une durée indéterminée.

 

Mercredi 16 janvier, au moment de la reprise du travail, plusieurs centaines de salariés grévistes ont découvert qu’ils étaient licenciés. Des listes de nom avec leurs photos étaient affichées à la porte des usines. Au moins 750 salariés étaient dans ce cas à Ashulia, un quartier de la capitale qui compte plusieurs usines textiles et qui a été l’épicentre de la grève. Les employeurs invoquaient des « actes de vandalisme » pour justifier ces mesures.

 

4 millions de salariés dans les usines textiles du pays

 

Le Bangladesh est devenu depuis une quinzaine d’années une importante base de production pour le monde entier. Les usines de confection fournissent les plus grandes enseignes comme H & M, Zara ou Auchan. Plus de 4 millions de salariés, en grande majorité des femmes, dans ce pays de 165 millions d’habitants, travaillent dans les 5 000 usines ou ateliers que compte le pays.

 

L’exportation de produits textiles est désormais la première source de devises du Bangladesh. Elle rapporte plus de 26 milliards d’euros chaque année. Et les patrons du secteur ont l’ambition d’arriver à 44 milliards d’euros d’ici à 2023. Cela fait du Bangladesh le deuxième fournisseur de vêtements au monde, derrière la Chine.

 

Mais cette croissance s’est faite au prix de bas salaires et de conditions de travail difficiles. Les usines sont construites sans respect des normes. Le 24 avril 2013, l’effondrement d’un immeuble abritant des ateliers, le Rana Plaza, avait causé la mort de 1 134 personnes. L’immeuble avait été surélevé sans permis de construire et la direction avait refusé l’évacuation alors que le bâtiment montrait des signes de faiblesse.

 

  « Des vêtements peu chers qui tournent rapidement dans les étalages »

 

« Même si le discours des grandes marques a évolué depuis cette catastrophe, nous voyons que dans la pratique, ils continuent de faire pression sur leurs fournisseurs. Le Bangladesh demeure ce pays où ils peuvent produire à bas coût des vêtements peu chers qui tournent rapidement dans les étalages », constate Nayla Ajaltouni, porte-parole d’« Éthique sur l’étiquette », un collectif d’associations qui mène campagne pour alerter les consommateurs. « Ce modèle empêche toute possibilité d’évolution des salaires », regrette-t-elle.

 

Après le Rana Plaza, certaines choses ont pourtant un peu changé. Sur place, les patrons de l’industrie ont accepté la mise en place d’inspections, financées par les grands donneurs d’ordre, pour vérifier les conditions de sécurité des bâtiments. Ils peuvent exiger une fermeture temporaire, le temps que des travaux soient faits.

 

Les inspecteurs risquent d’être expulsés du Bangladesh

 

Mais en pratique, ce droit est difficile à exercer: une usine qui avait ainsi été fermée a porté l’affaire en justice. Et elle a gagné en septembre 2018 devant la Cour suprême. La Cour a alors décidé que le bureau coordonnant les inspections devrait être expulsé du pays… La mesure n’a pas été exécutée, mais pourrait intervenir d’un jour à l’autre.

 

La grève intervient dans ce contexte. Elle a touché une cinquantaine d’usines, soit une toute petite partie d’entre elle. Car il est difficile pour les salariés de s’organiser. Les ateliers de confection se trouvent sous la surveillance d’une « police industrielle ». Tous les mouvements de protestation sont durement réprimés.

 

Mardi 8 janvier 2019, au cours d’une manifestation à Dacca, la capitale, un ouvrier a été tué et 50 ont été blessés. Et pour ceux qui prennent le risque de protester, le risque est grand de perdre son poste, comme le montre la vague de licenciements en cours.

 

Alain Guillemoles, La Croix.com le 17 janvier 2019.