Blue Flower

 

 

 

 

REPORTAGE - Le gouvernement fondamentaliste hindou protège l'animal au nom de la religion. Cette politique qui fait baisser les revenus des agriculteurs et des tanneurs, pèse sur les exportations et trouble l'ordre public.

 

 

 

https://i.f1g.fr/media/figaro/1280x580_crop/2019/01/16/XVM167f69c4-1997-11e9-9544-465d3907b060.jpg

 

En Inde, le nombre de vaches errantes (ici à Bundi, dans l'État du Rajasthan) reste incertain. Le pays comptait 190 millions de bovins, selon le recensement de 2012. -
Crédits photo : Frédéric Soltan/Corbis via Getty Images

 

 

À New Delhi

 

Ils sont une dizaine, attroupés devant l'épicerie. Debout ou assis sur des chaises, ces petits paysans du village de Margubpur, à 90 kilomètres à l'est de New Delhi, parlent tous à la fois tant ils peinent à contenir leur ras-le-bol. La cause de leur courroux ? Les vaches errantes qui piétinent les champs et dévorent les plantes. « Elles se déplacent en troupeaux de 40 à 50, abîment les cultures, mangent le blé, les pommes de terre, l'orge… En une nuit, elles peuvent engloutir toute une récolte. Ces vaches ne donnent plus de lait, alors leurs propriétaires les ont relâchées dans la nature», explique Raza, un homme d'une trentaine d'années, aux épaules carrés et à la barbe de trois jours. En Inde, le nombre de vaches errantes reste incertain. Le pays comptait 190 millions de bovins, selon le recensement de 2012. Treize à quinze millions de vaches âgées cesseraient de donner du lait chaque année, d'après un calcul du quotidien The Indian Express.

 

Face à cette nouvelle plaie, aussi coriace que les sauterelles, certains sont au bord de la crise de nerfs. Le 30 décembre, des paysans ont enfermé 50 vaches qui saccageaient leurs champs dans une école publique du district de Kanpur, dans l'Est. Le même jour, à Aligarh, la police locale annonçait qu'elle allait adopter des vaches pour inciter la population à faire de même et réduire les troupeaux qui bloquent les rues. Car ces hordes provoquent des accidents. À Margubpur, l'autoroute qui mène à New Delhi n'est qu'à quelques kilomètres. « Des motards ont été tués en percutant des vaches errantes en pleine nuit », raconte un vieillard. La population en est réduite à chasser les bovins à coups de canne ou à poser des épouvantails.

 

Les autorités locales semblent dépassées. « Il y a un refuge pour vaches dans le village d'à côté et ils sont censés s'occuper de ces animaux. Mais ils n'ont pas d'argent. Un jour, j'ai accompagné un ami qui voulait y déposer une bête âgée, déclare Tariq Ahmed, un cultivateur tout de gris vêtu. Le refuge a exigé 5000 roupies (62 euros) et deux mois de nourriture pour l'animal!» Autrefois, une vache qui ne donnait plus de lait était vendue à l'abattoir. Sa chair alimentait les exportations de viande rouge. Sa peau était récupérée par les tanneries pour le cuir. Puis, en 2014, l'arrivée au pouvoir du BJP, la droite fondamentaliste hindoue, pour qui la protection de la vache est une priorité, a tout bouleversé.

 

«On ne peut même pas les attacher à un poteau! Sinon la police nous accuse de vouloir tuer l'animal et nous emmène au commissariat»

Raza

 

Après l'élection du premier ministre, Narendra Modi, plusieurs États de la fédération indienne sont passés sous le contrôle du BJP, lors de législatives locales. Dans l'Uttar Pradesh, le nouveau gouvernement a durci la législation autour de l'abattage des bovins. Le chef de l'exécutif, Yogi Adityanath, a fait fermer des abattoirs. Dans ce contexte, les agriculteurs ne peuvent plus revendre leurs vaches et les abandonnent pour éviter de les nourrir à perte.

 

À Margubpur, personne ne sait comment repousser les « envahisseurs ». « On ne peut même pas les attacher à un poteau! Sinon la police nous accuse de vouloir tuer l'animal et nous emmène au commissariat. Il faut payer jusqu'à 50 000 roupies (625 euros) de pots-de-vin pour être libéré», se désole Raza. Quand ce n'est pas la police, ce sont les milices fondamentalistes hindoues qui interviennent. « Il y a deux mois, une bande de 50 hommes a surgi dans le village. Ils ont harcelé et insulté tout le monde», se souvient Nazal Ahmad, un vieil homme d'une soixantaine d'années. Le soupçon qui pèse sur Margubpur est d'autant plus lourd que les villageois sont musulmans. Or, dans le nord de l'Inde, tanneries et boucheries sont largement contrôlées par la communauté musulmane et la caste des intouchables. Les hindous de castes supérieures, qui vénèrent certains animaux pour des raisons religieuses, évitent ces métiers qu'ils jugent sales. L'arrivée au pouvoir du BJP, connu pour son animosité envers les musulmans, a ouvert la voie à des persécutions contre les tanneurs et les bouchers. Les conséquences économiques ne se sont pas fait attendre.

 

«Make in India»

 

Entre 2014 et 2018, les exportations indiennes de viande bovine ont chuté de 20 %, à 1,6 million de tonnes, d'après le ministère américain de l'Agriculture. Et, selon le ministère indien du Commerce, pour la seule viande de buffle, le chiffre d'affaires à l'export a baissé de 15 % sur la même période, tombant à 4 milliards de dollars. « Les milices de défense des vaches harcèlent les transporteurs et les chauffeurs sont accusés de cruauté animale. Les gens ont peur », constate Fauzan Alavi, porte-parole de l'association des exportateurs de viande et de bétail. Qui ajoute : « Pendant cinquante à soixante-dix ans, le bétail était envoyé au Bangladesh (pour y être abattu, NDLR). Aujourd'hui, la frontière est fermée. Il n'est plus possible de faire passer les animaux, qui arpentent donc le nord de l'Inde. »

 

 «Pendant cinquante à soixante-dix ans, le bétail était envoyé au Bangladesh (pour y être abattu, NDLR). Aujourd'hui, la frontière est fermée. Il n'est plus possible de faire passer les animaux, qui arpentent donc le nord de l'Inde.»

Fauzan Alavi,
porte-parole de l'association des exportateurs de viande et de bétail

 

Privé de peaux, le secteur de la tannerie est lui aussi touché. « Sur les quatre dernières années, les ventes ont baissé de 10 % par an », se lamente Qazi Naiyer Jamal, président de l'association des industries du cuir de Kanpur. Cette ville de l'Uttar Pradesh abrite de nombreuses entreprises qui travaillent le cuir. « À Kanpur, notre secteur représente 1 million d'emplois directs et indirects, poursuit Qazi Naiyer Jamal. Mais, avec la crise, la plupart des salariés sont partis. Nous n'arrivons plus à fournir nos clients. La Chine, la Turquie, le Sri Lanka, mais aussi le Bangladesh et le Pakistan prennent nos parts de marché. » Selon les chiffres du Conseil des exportations de cuir, les ventes à l'export sont passées de 6,4 milliards de dollars sur l'exercice fiscal 2014-2015 à 5,7 milliards en 2017-2018. Cette industrie emploie 3 millions de personnes pour un chiffre d'affaires annuel de 12 milliards de dollars.

 

Les retombées économiques néfastes de la défense de la vache illustrent les contradictions qui assaillent la mouvance fondamentaliste hindoue. Aux législatives de 2014, l'actuel premier ministre, Narendra Modi, avait fait campagne sur le thème du développement pour tous, sans distinction de religion ni de caste, promettant de doper la croissance et l'emploi. À son arrivée au pouvoir, le gouvernement du BJP avait lancé une campagne appelée «Make in India» pour séduire les investisseurs et encourager les exportations. « Le gouvernement Modi avait promis des milliards de subventions pour notre secteur, se souvient Qazi Naiyer Jamal. Et voilà qu'aujourd'hui le gouvernement BJP de l'Uttar Pradesh a fait fermer nos usines pour trois mois à cause de la Kumbh Mela, le grand pèlerinage hindou durant lequel les fidèles se baignent dans le Gange, sous prétexte que nous polluons le fleuve! »

 

Ni le gouvernement fédéral ni les États qui appliquent des mesures contre l'abattage des vaches n'entendent faire machine arrière. Dans l'Uttar Pradesh, le chef de l'exécutif, Yogi Adityanath, a instauré, début janvier, une taxe sur l'alcool et les péages pour financer la construction de refuges et donner un toit aux vaches orphelines. C'est dire si la protection de cet animal demeure un élément central du fondamentalisme hindou, et ce depuis la fin du XIXe siècle.

 

«Ce n'est pas la faute du BJP s'il y a des vaches à l'abandon. Ce sont les propriétaires qui sont responsables»

Raj Singh, agriculteur de haute caste

 

À cette époque, plusieurs organisations socio-religieuses hindoues, en particulier l'Arya-Samaj, voient le jour. Il s'agit alors de contrer les missionnaires chrétiens et l'autorité coloniale britannique dans un contexte où les conversions des intouchables se multiplient et où les Anglais remettent en cause certaines traditions comme le suicide des veuves. Soucieux de préserver la culture et l'identité hindoue, le fondateur de l'Arya-Samaj, Dayanand Saraswati, va contribuer à transformer la vache en symbole sacrée de la nation hindoue, créant notamment la Société de protection de la vache. Il espère ainsi unifier une communauté fracturée par les castes. Aujourd'hui encore, le premier ministre Modi est favorable à l'interdiction de l'abattage des vaches dans tout le pays.

 

Si l'État du Kerala, dans le Sud-Ouest, et la plupart des régions du Nord-Est, à majorité chrétienne, autorisent cette pratique, ceux du Nord et de l'Ouest, comme le Maharashtra et l'Haryana, ont durci leurs législations depuis 2014. Au Gujarat, l'abattage est passible de la prison à vie et de 100 000 roupies d'amende (1 250 euros) depuis mars 2017. Et les organisations hindoues font bloc derrière la vache. Certaines, comme le Bajrang Dal, n'hésitent pas à tuer en son nom. Entre 2014 et 2018, le centre de recherche IndiaSpend a recensé 46 meurtres. La majorité des victimes sont des musulmans et des intouchables assassinés par des extrémistes hindous qui les soupçonnaient d'avoir tué une vache ou consommé du bœuf. Près de 60 % des crimes répertoriés par IndiaSpend se sont déroulés dans des États gouvernés par le BJP. Signe que l'impératif de protection de la vache semble avoir pénétré au plus profond des mentalités avec l'arrivée au pouvoir de la droite hindoue.

 

À quelques kilomètres de Margubpur, la bourgade de Dostpur, à forte composante hindoue, pâtit, elle aussi, des vaches errantes. Lakshmi Raj Singh, agriculteur de haute caste, à l'allure fière et à la moustache blanche proéminente, se dit fier de sa vache. « Je la garderai jusqu'à sa mort », clame ce quinquagénaire. Mais Raj Singh est aussi pragmatique. « Si l'animal n'est plus bon à rien, quel mal y a-t-il à le couper », souffle-t-il, avant d'être vivement repris par deux jeunes debout à ses côtés: « Pas du tout. La religion interdit de tuer la vache! », s'exclame l'un d'eux au milieu d'un groupe de villageois au silence approbateur. D'ailleurs, aux législatives fédérales du printemps, chacun affirme qu'il votera à droite. « Ce n'est pas la faute du BJP s'il y a des vaches à l'abandon. Ce sont les propriétaires qui sont responsables », assène Raj Singh.

 

Emmanuel Derville, Le Figaro.fr le 16 janvier 2019