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Le texte reprend des demandes des talibans, avec qui Washington est en discussion.

 

A Kaboul, le 8 janvier.A Kaboul, le 8 janvier. SHAKIB RAHMANI / AFP

 

 

 

Alors que le processus de réconciliation nationale entre le régime de Kaboul et le principal mouvement insurgé, les talibans, est encore loin d’avoir abouti, les Etats-Unis ont déjà fait rédiger un projet d’accord de paix dont l’existence a été évoquée, lundi 7 janvier, dans certains médias afghans.

 

Réalisé par des experts, basés dans la capitale afghane, de la Rand Corporation, un think tank privé proche du Pentagone, ce travail préparatoire, financé par l’administration américaine, a été coordonné par une ex-diplomate américaine, Laurel Miller, qui fut le bras droit de Richard Holbrooke, représentant de Barack Obama pour l’Afghanistan et le Pakistan entre 2009 et 2010.

 

Washington ne semble pas y avoir associé les autorités afghanes. Jusque-là, les Etats-Unis prenaient garde de ne pas froisser la susceptibilité de l’actuel gouvernement et son président, Ashraf Ghani, qui ont besoin de conserver une certaine légitimité pour demeurer un interlocuteur à part entière, alors que tous les acteurs de ce conflit, qui dure depuis dix-sept ans, tentent activement de trouver une issue politique.

 

Mesures « de confiance »

 

Selon un diplomate européen à Kaboul, ce texte aurait été soumis à des interlocuteurs afghans ainsi qu’à certains dirigeants des pays de la région. L’émissaire américain pour la paix en Afghanistan, Zalmay Khalilzad, nommé en septembre 2018 par Donald Trump, et dont la propre épouse est une consultante de la Rand Corporation, a entamé le 8 janvier une tournée en Asie, qui doit le mener à Kaboul mais aussi en Chine, en Inde et au Pakistan, pour faire avancer la conclusion d’un accord de paix.

 

Depuis juillet 2018, Washington a décidé d’entamer des discussions exclusives et directes avec la délégation du mouvement taliban installée à Doha, au Qatar, et a clairement affiché son intention de mettre fin à cette guerre en 2019.

 

L’ambassade des Etats-Unis à Kaboul a jugé utile de préciser, le 8 janvier sur Twitter, que le travail de la Rand est indépendant du gouvernement américain. « Les questions sur la gouvernance future ou d’autres aspects internes du conflit ne peuvent être traitées et résolues que par les Afghans », poursuivait la représentation. Le chef de l’exécutif afghan, Abdullah Abdullah, a estimé que « toutes les discussions de paix devraient se dérouler sous l’égide du gouvernement afghan ». Dans une allusion aux méthodes américaines, le numéro deux du régime afghan a relevé que « les responsables politiques afghans sont un peu préoccupés par ces initiatives de paix et la manière dont elles avancent ».

 

Long d’une quarantaine de pages, le texte produit par la Rand Corporation, en lien avec le département d’Etat, énumère les principaux éléments d’un futur accord de paix : les termes du retrait militaire américain, une période transitoire de dix-huit mois au cours de laquelle un gouvernement intérimaire serait chargé de mettre en application cet accord, une hausse de l’aide financière accordée à ce pays pour compenser le retrait militaire, la création d’un haut conseil d’oulémas (représentants religieux) chargé de garantir l’unité du pays en réunissant les principaux acteurs politiques, une modification de la Constitution, l’amnistie accordée aux prisonniers talibans contre l’engagement du mouvement de couper tout lien avec des organisations terroristes. Selon une source diplomatique qui a eu accès à ce travail préparatoire, des espaces ont déjà été laissés pour les futures signatures.

 

Les talibans voient l’essentiel de leurs exigences, transmises depuis juillet 2018 aux émissaires de Washington, reprises dans cet accord prérédigé. Les Etats-Unis ont ainsi pris en compte ces mesures dites « de confiance » : la date de départ de leurs troupes dès qu’un accord serait trouvé, la question du sort des derniers prisonniers talibans détenus, le retrait des noms de responsables talibans de la liste des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU visant les groupes terroristes, et la reconnaissance officielle du bureau de représentation talibane à Doha, que bloque toujours le régime afghan.

 

Une certaine philosophie

 

Si, à Kaboul, l’existence de ce texte d’accord et le manque d’égards des Américains ont choqué, les commentaires en privé étaient empreints d’une certaine philosophie, notamment dans les équipes de campagne des candidats annoncés pour l’élection présidentielle fixée en juillet. La date limite pour le dépôt des candidatures, le 22 janvier, occupe la plupart des esprits. A ce jour, six candidats se sont déclarés, dont l’actuel président, M. Ghani, dont l’entourage estimait, vendredi 11 janvier, « ne pas croire que l’avenir de l’Afghanistan dépende de la seule pression américaine ».

 

Du côté taliban, on ne semble pas non plus pressé de signer un texte. La décision des Etats-Unis d’engager, mi-2018, des pourparlers directs avec les insurgés les a placés en position de force. Ce choix a marginalisé le pouvoir afghan. Désormais, ce sont les ­talibans qui semblent maîtres du temps. Pressés, ces derniers jours, par l’Arabie saoudite, le ­Qatar et les Etats-Unis d’intégrer des représentants du gouvernement afghan dans ce dialogue, ils ont refusé, ce qui a conduit à l’annulation de plusieurs rencontres. De quoi faire perdre patience, fin décembre, à Zalmay Khalilzad, pourtant diplomate roué, qui a ouvertement douté de la sincérité des talibans.

 

Jacques Follorou, Le Monde.fr le 14 janvier 2019.