Blue Flower

 

 

 

https://images.theconversation.com/files/252884/original/file-20190108-32151-10j5bje.JPG?ixlib=rb-1.1.0&rect=0%2C98%2C5275%2C2637&q=45&auto=format&w=1356&h=668&fit=crop

Pèlerins se rendant au temple de Sabarima, au sud de l'Inde où se déroulent actuellement des affrontements liés à l'entrée de femmes dans l'enceinte sacrée. Mathieu Boisvert, Author provided

 

J’ai visité pour la première fois Sabarimala en janvier 2000. Je voyageais alors dans le sud de l’Inde et rencontrais régulièrement des groupes d’hommes, toutes générations confondues, marchant nus pieds, souvent vêtus de noir et scandant « Swami Ayyapppa saranam ! ».

 

J’ai donc suivi l’un de ces groupes jusqu’à Sabarimala, le temple principal d’Ayyappa, l’une des divinités les plus vénérées dans cette région située dans la jungle du Kerala à la frontière du Tamil Nadou, au sud de l’Inde.

 

https://images.theconversation.com/files/252989/original/file-20190109-32142-17fpeu0.png?ixlib=rb-1.1.0&q=45&auto=format&w=754&fit=clip

 

Situation géographique du temple de Sabarimala. Google, CC BY

 

 

 

Le temple n’est ouvert que quelques mois par année, et la saison haute du pèlerinage est en décembre et janvier, culminant le 14 janvier de chaque année. Si les hommes effectuent ce pèlerinage hindou, également effectué par les filles prépubères et les femmes ménopausées, les femmes en état de concevoir en sont en revanche catégoriquement exclues.

 

En effet, selon la légende, afin de vaincre un démon qui menaçait le pays, Vishnu avait pris une apparence féminine, sous la forme de Mohini. En route pour cette confrontation qui rétablirait l’ordre du monde, notre Mohini croisa le dieu Shiva.

 

 

 

Mohini est représentée ici nue, tenant un lotus et un perroquet, symbole de l’érotisme. Les sages la vénèrent, leurs phallus tournés vers elle. Détail en bois sur le site Ayodhyapattinam Sri Rama temple. Balaji Srinivasan/Wikimedia, CC BY-SA

 


Un seul regard de celui-ci posé sur la ravissante Mohini, et celle-ci tomba enceinte. De cette chaste union naquit Ayyappa qui fut, par la suite, élevé par un couple humain : nul autre que le roi et la reine du royaume de Pampa, où se situe présentement Sabarimala. Plusieurs années plus tard, Ayyappa se retira dans la jungle pour se dédier à l’ascétisme et au célibat : l’endroit où il établit résidence devint par la suite le fameux temple de Sabarimala. En raison de son vœu de célibat, aucune femme fertile ne peut visiter le temple, de peur de perturber les chastes pratiques de la divinité.

 

Des liens intergénérationnels fortifiés via l’exclusion

 

J’avais alors trouvé que cette pratique était, paradoxalement une habile façon de fortifier les liens familiaux intergénérationnels. Les groupes sont souvent constitués de membres d’une même famille et d’amis proches de celle-ci, regroupant généralement des « représentants » de générations différentes, du genre : trois frères et deux de leurs amis, deux oncles et trois de leurs amis, et le grand-père. Une préparation de 40 jours est nécessaire, pendant laquelle se conjuguent abstinence sexuelle, abstinence d’alcool et de tabac et, bien entendu, une pratique religieuse plus assidue.

 

Puis l’on se met en marche, nus pieds, avec une offrande pour Ayyappa qui ne doit jamais toucher le sol lors du périple… Selon le lieu de départ du pèlerinage la route prend plusieurs jours, voire semaines ! Mais aussi, il est possible de « tricher », et de prendre le bus jusqu’à un certain point, de se joindre au flot impressionnant de pèlerins et de compléter le trajet à pied. Peu importe la méthode choisie, ce voyage entre « famille » constituait à mes yeux un rite de cohésion masculin permettant une transmission intergénérationnelle.

 

 

 

Les liens intergénérationnels à l’œuvre dans le respect des traditions : les femmes en âge de procréer n’ont pas le droit de se rendre au temple consacré à Ayappa. Février 2017. Praveenp/Wikimedia, CC BY-SA

 

 

 

Mythe reconstitué et transgressions

 

Les pèlerins se rendant au temple de Sabarimala doivent nécessairement effectuer un périple de plusieurs jours pour se rendre à cet endroit difficilement accessible. À la fin de chaque journée de voyage, ils se posent à un bord de route, y établissent campement, ou bien louent une petite chambre d’hôtel, et partagent cet endroit restreint pour la nuit. Une grande promiscuité est présente.

 

Comme la pratique du pèlerinage remet en scène bien souvent le mythe qui lui donne sens, pourrait-on se demander ici s’il n’y aurait pas un lien à effectuer entre l’aventure érotique de nos deux divinités mâles (Shiva et Visnu, bien que ce dernier ait temporairement adopté une apparence féminine), et nos pèlerins cheminant vers le temple ?

 

Pèlerins faisant halte le soir pour se restaurer. Mehrensvard/Flickr, CC BY

 

 

 

Ce ne serait pas la première fois qu’un pèlerinage hindou puisse permettre – temporairement et de façon totalement ponctuelle – une relation sexuelle généralement perçue comme illicite.

 

L’auteur tamoul Perumal Murugan présente une situation semblable dans son roman Madhorubhagan (One Part Woman) : une femme mariée dont le mari est stérile se rend seule en pèlerinage au temple de Kailasanathar à Tiruchengode afin d’être « inséminée » par la divinité.

 

Le temple d’Aravan, au Tamil Nadou, offre également la possibilité, lors de son grand pèlerinage annuel, à certains hommes d’avoir une relation sexuelle rituellement légitimée avec des « transgenres » (thirunangai en tamoul, hijra en hindi).

 

Certaines pratiques socialement taboues sont donc permises dans un contexte de pèlerinage précis, dans cet espace liminaire, hors du quotidien.

 

C’est dans ces contextes de frontières et de transgressions entre licite et illicite, monde sanctuarisé et profane qu’il faut situer le mythe d’Ayyappa et l’exclusion des femmes en âge de procréer. Or, l’interprétation du mythe dans ce contexte précis vient directement s’opposer à la Constitution indienne.

 

 

 

Un rite d’institution

 

En septembre 2018, la Cour Suprême de l’Inde décrète que les femmes ne peuvent être exclues du temple au nom de la Constitution indienne qui reconnaît femmes et hommes comme citoyens égaux.

 

Cette victoire vient couronner de succès de nombreux groupes féministes et/ou de défense des droits autochtones tel le Sabarimala Adivasi Rights Restoration Committee qui ont à maintes reprises demandé devant que les femmes puissent avoir accès au temple d’Ayyappa à Sabarimala et ce afin d’y accomplir le darśan – voir et être vue par la divinité –, un « rite d’institution » crucial pour les hindous.

 

Ce rite vient en effet vient marquer la différence entre tous ceux qui pourraient sensiblement l’accomplir un jour, et toutes celles qui ne peuvent et ne pourront jamais l’effectuer ; car ce rite d’institution exclue.

 

S’opposent ici deux visions difficilement conciliables : l’une, enracinée dans une constitution laïque et l’autre, dans une vision bien précise de la tradition – souvent, elle-même réinventée.

 

Le rapport de force prend corps lorsque, le 24 décembre, deux femmes tentent de se rendre à Sabarimala. Elles sont rapidement forcées de faire volte-face en raison des vives protestations sur place. Nous sommes présentement en haute saison du pèlerinage à Sabarimala. Le 1er janvier, quelques millions de femmes se sont mobilisées et ont créé une chaîne humaine de 640 kilomètres, de Thiruvanthapuram à Kasaragod, presque l’ensemble de la longueur du Kerala, pour protester contre cette interdiction qui pèse toujours sur l’accès des femmes au temple, et ce, malgré le jugement de la Cour suprême. Une mobilisation sans parallèle, pourrait-on dire ; mais également, une réalité qui défie la Constitution du pays.

 

Le 2 janvier, deux femmes, Bindu et Kenaka Durga, toutes deux d’une quarantaine d’années, ont pénétré le sanctum sanctorum du temple – par la porte de derrière, précisons-le – accompagnées de policiers pour les protéger.

 

L’une est professeure d’université en droit et l’autre, employée du gouvernement. Aucun autre détail n’est révélé ; elles craignent pour leur sécurité. Personne ne s’y attendait, car plusieurs milliers de miliciens hindous étaient déjà sur place pour s’assurer qu’aucune femme n’ait accès au temple. Selon Prashad Amore, un psychologue de Kochi qui accompagnait les deux femmes ayant pénétré le temple le 4 janvier, celles-ci étaient mues par un réel désir de rendre hommage à Ayyappa. Un dispositif spécial a cependant été mis en place par la police pour contourner la vigilance des miliciens. Le psychologue a d’ailleurs qualifié ce dispositif de invisible gorilla technique : les deux femmes sont arrivées en ambulance, telles deux malades.

 

 

 

Un prétexte opportun pour l’extrémisme hindou

 

Le 3 janvier, le lendemain de l’entrée des deux femmes au temple de Sabarimala, le Kerala était en état d’urgence : des violences sans précédent survenaient dans l’ensemble de l’état. Certaines factions politiques avaient déclaré un hartal (bandh), journée où tout magasin, entreprise doit demeurer fermés. Banques, bureau de poste, taxis ont été immobilisés.

 

Des manifestations afin d’interdire l’accès au temple aux femmes se sont également déroulées dans l’ensemble du Kerala. Des voitures de police, des autobus ont été incendiés, le système ferroviaire de l’état a été mis à l’arrêt et 5 377 personnes ont été arrêtées pour violences dans la journée même.

 

De son côté, le comité en charge de la gestion du temple de Sabarimala (Sabarimala Thantri Kandaravu Rajeevaru) a adopté un moyen symbolique – mais d’une efficacité qu’on ne peut sous-estimer – en fermant le temple pour une heure, lors de ce mois le plus achalandé de l’année, afin d’accomplir un rituel pour purifier l’endroit suite à l’entrée des deux femmes.

 

Deux dévotes, Kanaka Durga et Bindu sont escortées par la police alors qu’elles tentent de pénétrer le temple de Sabarimala, après que la Cour Suprême ait rendu un jugement les autorisant, et ce en dépit d’une tradition religieuse ancienne les excluant de ce sanctuaire. AFP

 

 

 

https://images.theconversation.com/files/252887/original/file-20190108-32145-1wbjpry.jpg?ixlib=rb-1.1.0&q=30&auto=format&w=600&h=395&fit=crop&dpr=2Gestion de la foule près de l’enceinte du temple, 5 décembre 2007. Ragesh Ev/Wikimedia, CC BY-SA

 

 

 

Une controverse nationale

 

Le Kerala se retrouve au cœur d’une controverse nationale, ne laissant aucun·e hindou·e indifférent. L’ensemble de l’Inde est à l’affût. Certains laissent entendre que le gouvernement central de Narendra Modi (BJP) pourrait imposer le « president’s rule », le « régime du président » dispositif constitutionnel permettant à l’état central de suspendre le gouvernement d’un état, afin de rétablir l’ordre – entendre, ici, s’assurer que les femmes ne puissent avoir accès au temple et, ainsi, ramener le calme au Kerala.

 

Les 8 et 9 janvier, deux autres journées de bandh ont frappé l’ensemble du Kerala. Il me semble cependant douteux que le gouvernement de Narendra Modi use du régime présidentiel pour imposer sa loi au Kerala.

 

La droite nationaliste hindoue a plutôt intérêt à ce que les tensions montent et que se mobilise d’avantage l’indignation d’une population hindoue en dehors hors des sphères politiques traditionnelles.

 

Des élections nationales se tiendront en mai prochain. La rhétorique de la droite nationaliste hindoue se fera plus d’autant plus acrimonieuse que de grands festivals religieux hindous dont Sabarimala, (le 14 janvier) mais également la Kumbha Mela – qui débute le 15 janvier à Allahabad - rassembleront des milliers de croyants et offriront au pouvoir en place des moments propices pour propager une indignation bien plus idéologique que religieuse.

 

Mathieu Boisvert, The Conversation.com le 9 janvier 2019.

 


 

Mathieu Boisvert Professeur, Université du Québec à Montréal (UQAM) vient de publier « Les Hijras : portrait socioreligieux d’une communauté transgenre sud-asiatique », Presses de l’Université de Montréal, 2018.