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Il incarnait avec Satyajit Ray (mort en 1992) et Ritwik Ghatak (disparu dès 1976) l’antithèse de Bollywood et de ses comédies musicales bruyantes. Il fut l’une des figures les plus marquantes du courant néoréaliste indien et, surtout, le père fondateur de ce « nouveau cinéma », ou « cinéma parallèle », qui fut au septième art indien ce que la Nouvelle Vague fut au cinéma français, ce qui lui valut d’être parfois comparé à Jean-Luc Godard. Le réalisateur bengali Mrinal Sen est mort le 30 décembre 2018 dans sa ville de Calcutta, à l’âge de 95 ans.

 

« Ses portraits pénétrants et sensibles des réalités sociales en ont fait un fin chroniqueur de notre temps. C’est une perte pour le Bengale, pour l’Inde et pour tout le monde du cinéma », a réagi le président de l’Inde Ram Nath Kovind sur Twitter, à l’annonce de sa mort. Un hommage pour le moins inattendu de la part d’un chef d’Etat issu du parti nationaliste hindou (BJP), envers un homme qui milita toute sa vie dans les rangs communistes et qui consacra ses films « aux angoisses et frustrations de la classe moyenne à travers une idéologie clairement axée à gauche », dixit la critique Ophélie Wiel (Bollywood et les autres, voyage au cœur du cinéma indien, Buchet Chastel, 2011).

 

Marxiste revendiqué

 

Un cinéaste dont le point culminant de la carrière coïncida, dans les années 1970, avec l’âge d’or du naxalisme, le mouvement révolutionnaire qui agita le Bengale – scindé en deux lors de la partition de l’Inde – lorsque la partie orientale de cette région, jusqu’alors intégrée au Pakistan, prit son indépendance sous le nom de Bangladesh.

 

Mrinal Sen naît en 1923 à Faridpur, près de Dacca, mais c’est à Calcutta, où il se rend pour entreprendre des études de sciences physiques, qu’il passera sa vie. Devenu réalisateur confirmé, il consacrera une trilogie à cette ville pour laquelle il éprouve amour et haine à la fois.

 

Très vite, ce marxiste revendiqué explore la lutte des classes dans des films engagés comme rarement dans le sous-continent, avec en toile de fond le souvenir tragique de la grande famine qui frappa le Bengale en 1943, et les violences terribles consécutives aux migrations croisées des hindous et des musulmans provoquées par le tracé des frontières de la décolonisation. « A la différence de ses contemporains, il menait un travail totalement politique et n’hésitait pas à exprimer ouvertement ses opinions, c’était même chez lui une obsession », raconte au Monde le poète bengali et critique de cinéma Sabyasachi Deb.

 

Si Mrinal Sen, très inspiré par le cinéma latino-américain, parvient à dénoncer les inégalités sociales criantes de son pays, comme dans Khandhar (« Les Ruines », 1984), c’est parce qu’il tourne en extérieur, mais également parce qu’il excelle dans le contournement de la censure. « Il maîtrisait les techniques permettant de passer entre les mailles du filet et il était également protégé par sa notoriété internationale, rapidement acquise », souligne M. Deb.

 

Après des débuts calamiteux qu’il reconnaîtra bien volontiers, le jeune technicien ès acoustique, qui se découvrit une passion pour l’enregistrement du son et en vint ainsi au cinéma, décolle en 1969 avec Bhuvan Shome (« Monsieur Shome »), satire de la morale bourgeoise doublement récompensée aux National Film Awards.

 

Le réalisateur bengali, célèbre pour ses lunettes à l’épaisse monture noire, ne rechigne pas à tourner en hindi et en telugu pour élargir son audience. Une décennie plus tard, il est présent à Cannes avec Oka Oorie Katha (« Les Marginaux », 1977), puis Ek Din Pratidin (« Un Jour comme un autre », 1979) et enfin Kharij (« Affaire classée », 1982), qui décrochera le Prix du jury sur la Croisette. Il est aussi récompensé aux festivals de Berlin, Moscou, Chicago, Venise et Valladolid. Tous saluent sa dénonciation des hypocrisies de la société indienne vis-à-vis de la pauvreté, son acharnement à parler des gens ordinaires de plus en plus invisibles au monde moderne.

 

« Je ne me suis jamais défini comme un réalisateur politique », affirmait dans l’une de ses ultimes interviews (The Hindustan Times, 15 mai 2018) l’intéressé, qui avait pourtant accroché à son domicile du quartier de Bhowanipur des portraits de Ho Chi Minh et du Che. « Dans tous mes films, je n’ai fait qu’aborder des questions sociales ancrées dans le sol de mon pays. »

 

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 9 janvier 2019