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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

 

 

A quatre mois des élections législatives indiennes, le rassemblement hindou qui débute le 15 janvier, l’un des plus grands du monde, donne le coup d’envoi de la campagne électorale.

 

 

 

https://img.lemde.fr/2019/01/09/0/0/4000/2653/688/0/60/0/f768c78_y3k2i7vtijwkWtdkGdeGYmSe.jpgUne silhouette découpée du premier ministre indien, Narenda Modi, durant le festival régional de la Kumbh Mela d’Allabad dans la région indienne de l’Uttar Pradesh, le 20 décembre 2018. SANJAY KANOJIA / AFP

 

 

 

LETTRE DE BOMBAY

 

En ce début 2019, Jupiter transite par le signe du Bélier, tandis que le Soleil et la Lune s’installent en Capricorne. Comme tous les six ans, le temps est venu pour la ville d’Allahabad, récemment rebaptisée Prayagraj par les nationalistes hindous au pouvoir dans la plaine gangétique, d’accueillir la Kumbh Mela, l’un des rassemblements religieux les plus impressionnants au monde.

 

Entre le 15 janvier et le 4 mars, 120 à 140 millions de pèlerins devraient converger vers cette cité sacrée positionnée à l’exacte confluence de trois fleuves, le Gange, la Yamuna et la mythologique Sarasvati. On y vient pour s’immerger dans les eaux et être ainsi « libéré du cycle terrestre vicieux de la vie et de la mort, en avançant vers le royaume céleste, qui ne connaît ni douleur ni souffrance », rappellent les organisateurs.

 

L’événement va battre cette année des records. Hormis les vingt-deux pontons flottants tendus entre les berges du Gange, des terrains offrant une superficie de 3 200 hectares, soit moitié plus que lors de la précédente édition, ont été aménagés pour héberger les foules sous des dizaines de milliers de tentes.

 

Le budget de la Kumbh Mela, lui, a plus que triplé par rapport à 2013, pour s’élever à 42,4 milliards de roupies (537 millions d’euros), une somme financée à quasi-parité par l’Etat d’Uttar Pradesh et l’Etat fédéral. Et à quatre mois des élections générales, on ne regarde pas à la dépense. Le Parti du peuple indien (BJP), au pouvoir à Lucknow et à Delhi « met les bouchées doubles dans l’espoir d’en récolter des gains politiques », observait il y a déjà quelques mois The Economic Times.

 

Vers « une nouvelle Inde »

 

Le gouvernement de Narendra Modi a non seulement convié à Allahabad les habitants des 600 000 villages que compte le sous-continent mais aussi tous les Indiens d’outremer, les « PIO » (people of indian origin) comme on les appelle ici.

 

Ces derniers sont invités à se joindre aux festivités de la Kumbh Mela, qui coïncide cette année avec Pravasi Bharatiya Divas, la commémoration du retour du Mahatma Gandhi d’Afrique du Sud en 1915, l’occasion pour la République de célébrer la contribution de la diaspora au développement du pays. Malgré l’inscription de l’adjectif « séculaire » dans le préambule de la Constitution, politique et religion font souvent bon ménage…

 

Le 21 janvier, le premier ministre en personne recevra les « PIO » à Bénarès, la circonscription qui l’avait élu député en 2014. Il leur promet qu’ils vont découvrir « une nouvelle Inde », expression qui fait référence à l’ambition que s’est donnée M. Modi de faire entrer la nation indienne dans la modernité ; et un service de transport fluvial a été prévu pour faire la navette sur les 60 kilomètres qui séparent Bénarès d’Allahabad, s’il venait à l’esprit de certains l’envie de plonger dans les eaux sacrées, à l’issue du meeting.

 

A l’autre bout du pays, dans l’Etat du Kerala, la « nouvelle Inde » peine pourtant à se faire entendre. Voilà un petit peu plus de cent jours que le sanctuaire de Sabarimala est le théâtre de violents affrontements entre les fondamentalistes hindous, ouvertement soutenus par le BJP, qui s’acharnent à interdire le lieu aux femmes, alors que la Cour Suprême a décrété que tout le monde avait le droit d’y entrer.

 

 

 

M. Modi invoque le respect de « la tradition »

 

Prudent, M. Modi, en présentant ses vœux à ses concitoyens le 1er janvier, a invoqué le respect de « la tradition » pour laisser entendre que la justice était sans doute allée trop loin en déclarant les hommes et les femmes égaux à Sabarimala. Une manière de s’attirer les bonnes grâces des électeurs hindous, sans se mettre les autres à dos, dans une région marxiste où le BJP est réduit à une portion congrue.

 

De même le premier ministre marche-t-il sur des œufs dans une affaire autrement plus sensible, celle d’Ayodhya, ville située à moins de 200 kilomètres au nord d’Allahabad et lieu de naissance présumé du roi Rama, avatar de Vishnu.

 

Particulièrement mobilisés à l’approche de la fin du quinquennat de M. Modi, les Hindous ultra s’efforcent d’obtenir le feu vert de Delhi pour construire un temple sur les ruines de la mosquée de Babri qui avait été érigée à la place d’un premier sanctuaire hindou sous les Moghols, à la fin du Moyen Âge, et dont la démolition par des extrémistes, en décembre 1992, avait provoqué de longs mois de violences entre hindous et musulmans dans toute l’Inde.

 

Le gouvernement est « prêt à fournir tous les efforts » nécessaires pour la reconstruction du temple d’Ayodhya, a déclaré M. Modi, mais « une fois seulement que les procédures judiciaires en cours auront abouti » et ce, « dans le respect de la Constitution ».

 

Si l’exécutif tergiverse sur ce sujet précis, il a d’ores et déjà fait de la question religieuse l’un des marqueurs de la campagne électorale à venir. Le chef du gouvernement sortant n’hésite d’ailleurs pas à invoquer la dimension divine de sa destinée, parlant de lui à la troisième personne. D’après lui, « Modi n’est que l’expression de l’amour et des bénédictions du public ». Des propos qui donnent peut-être un avant-goût du « royaume céleste ».

 

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 9 janvier 2019