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Inde-Pakistan. Penjab : un corridor vers la paix ?

 

—The Hindu (extraits) Madras 

 

L’ouverture d’un couloir sans visa va permettre aux pélerins sikhs de circuler plus facilement entre les deux Pendjabs. Cela relance l’espoir d’une coopération régionale renforcée entre les deux ennemis de l’Asie du Sud.

 

Durant la dernière semaine de novembre, Navjot Singh Sidhu, ministre du Pendjab connu pour ses provocations au Congrès, a semblé être en mesure d’influencer la géopolitique indienne quand il a, sans ciller, évoqué la nécessité pour l’Inde et le Pakistan de se réconcilier. Il se trouvait à Lahore, à l’occasion du lancement des travaux sur le corridor de Kartarpur, censé faciliter les déplacements [sans visa] des pèlerins sikhs vers la sépulture de Guru Nanak [fondateur du sikhisme].

 

Bien que tourné en ridicule sur les chaînes de télévision indiennes, le joueur de cricket devenu politicien a parlé de paix, de commerce et de contacts entre les gens, autant de causes perdues inscrites, depuis deux décennies, dans les dialogues diplomatiques dits “Track II” [un mode informel de diplomatie qui passe par la société civile]. Sa confiance vient semble-t-il du fait que c’est en tant que sikh et Pendjabi qu’il tend la main au Pendjab pakistanais, et on perçoit clairement l’idée d’une cohabitation indo-pakistanaise, laquelle catalyserait une coopération à plus grande échelle dans toute la région de l’Asie du Sud.

 

La paix sur le sous-continent nécessite, comme postulat de départ, qu’il y ait une bonne entente entre l’Inde et le Pakistan. De fait, l’hostilité entre les deux parties, qui passent leur temps à se surveiller, compromet tous les efforts entrepris depuis plus de quarante ans en faveur de la coopération régionale.

 

Les déclarations outrancières que se lancent les deux gouvernements constituent un outil populiste aux mains des politiques. Manière de détourner l’opinion publique de questions urgentes comme la croissance, l’équité, la démocratie et la responsabilité. Dans le brouillard de l’ultranationalisme disparaît le fait que l’entretien de gigantesques armées de part et d’autre de la frontière paralyse tous les efforts visant à davantage de justice sociale.

 

Un projet de justice social favorable aux Indiens et aux Pakistanais.

 

L’Inde, des deux la démocratie la plus stable, devrait prôner l’empathie envers son voisin, mais les commentateurs de New Delhi ont généralement tendance à ne pas établir de distinction entre l’État pakistanais et son peuple, ce dernier se débattant tout à la fois contre l’extrémisme, le pouvoir écrasant des militaires et le centralisme de l’État.

 

Les médias indiens ne se soucient guère des maux des Pakistanais, tandis que les trolls de l’extrême droite dominent les ondes et les réseaux sociaux. On a coutume de brocarder les partisans de l’amitié indo-pakistanaise et de la coopération régionale sud-asiatique comme autant de pacifistes romantiques.

 

Frontière. Le harcèlement et les insultes à propos de tout ce qui a trait au Pakistan ne vont qu’empirer à l’approche des élections en Inde en 2019, ce qui, par conséquent, permettra à l’armée et aux services de renseignement pakistanais de resserrer leur emprise sur la société. Il est grand temps de remettre au goût du jour le projet de régionalisme sud-asiatique.

 

L’Asie du Sud a potentiellement les moyens de soutenir une forte croissance durable, un potentiel limité par les frontières nationales fermées. L’Inde a sa part de responsabilité, puisqu’elle a doté ses frontières avec le Pakistan et le Bangladesh de clôtures barbelées. En soixante-dix ans, l’histoire économique du sous-continent a été occultée, au profit d’un discours ultranationaliste qui voudrait nous faire accroire que nous n’avons jamais vécu que séparés.

 

Jusqu’à ce que Cyril Radcliffe [mandaté par le gouvernement britannique] dessine la ligne de partition [qui allait former la frontière entre l’Inde et le Pakistan en 1947], la synergie économique dans tout le sous-continent était une réalité historique incontestée. Personne ne se souvient ni n’est en mesure de rappeler que l’avènement de ces frontières ne date que de 1947, ou qu’elles ne sont devenues véritablement infranchissables que plus tard.

 

À l’époque, la disparition des interconnexions historiques sur le sous-continent a engendré un dysfonctionnement catastrophique alors que les économies locales et les chaînes de production se disloquaient. Les coûts ont été incalculables en termes d’infrastructure, de production et de commerce, mais aussi en ce qui concerne les moyens de subsistance.

 

Les universitaires d’Asie du Sud ont tort de refuser de théoriser sur la promesse de croissance économique et de justice sociale indissociable du régionalisme, grâce à des frontières plus ouvertes. L’intelligentsia indienne est de même incapable de considérer la géographie économique autrement que par le prisme de New Delhi, plutôt que par celui des régions “périphériques”, du Rajasthan au Nord-Est.

 

Il faut comprendre “l’Asie du Sud” comme un projet de justice sociale qui doit s’accomplir par le biais d’une rationalisation économique, d’interactions au niveau régional et de la baisse des budgets militaires – et des frontières ouvertes comme celle qui existe entre le Népal et l’Inde.

 

Au Pakistan, l’espace intellectuel public est circonscrit par les djihadistes, l’armée et les services secrets. En Inde, pays sans aucun doute beaucoup plus libre, on assiste à l’ascension d’un ultra-populisme pernicieux qui empêche les personnages publics de s’exprimer. À l’époque du Premier ministre Narendra Modi, il est très mal vu d’évoquer la solidarité sud-asiatique, au point qu’universitaires et décideurs, pour ne rien dire de la bureaucratie et même des organismes de financement internationaux, préfèrent tous éviter le sujet. Depuis 2016, le Premier ministre a systématiquement refusé d’assister au 19e sommet de la Saarc [Association de l’Asie du Sud pour la coopération régionale, qui comprend Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan, Sri Lanka et Afghanistan], et depuis, l’organisation régionale est dans un état proche du coma. Dans sa vision de la coopération régionale sud-asiatique, c’est l’Inde qui doit donner le ton, pas ses voisins.

 

Vision. Il est absurde de redouter que l’Asie du Sud, en tant que concept, soit synonyme d’une sorte de supra-souveraineté, car nul n’envisage de supplanter l’État-nation et de le priver de ses privilèges. Au lieu de cela, la coopération régionale en Asie du Sud devrait passer par l’attribution de l’autonomie aux unités fédérales des deux plus grands pays, les provinces pakistanaises et les États indiens, autonomie qui n’existe aujourd’hui que sur le papier. C’est là qu’intervient la formule Pendjab-Pendjab [l’un indien, l’autre pakistanais].

 

Aucun effort n’a été épargné pour apaiser les tensions indo-pakistanaises – l’ancien Premier ministre Atal Bihari Vajpayee s’est rendu à Minar-e-Pakistan, à Lahore ; Narendra Modi est allé assister à l’anniversaire de son ancien homologue Nawaz Sharif ; des émissaires secrets n’ont cessé de faire la navette. En vain. Et nous nous trouvons aujourd’hui dans les limbes, entre la vision indo-centrique de Modi et le contrôle exercé par l’armée pakistanaise sur le discours géopolitique d’Islamabad. En un pareil moment, le corridor de Kartarpur offre des perspectives. La province du Pendjab est de loin la plus puissante des unités fédérales au Pakistan. Le Pendjab indien n’est peut-être pas aussi puissant, mais il n’est pas non plus quantité négligeable. Les deux Pendjabs partagent une histoire unique, couloir d’invasion, champs de bataille depuis des millénaires, ils ont connu l’un et l’autre la tragédie de la partition et partagent également la culture et le langage du Punjabiyat [mouvement pour l’identité culturelle du Pendjab].

 

Sachant que la coopération régionale en Asie du Sud ne peut se faire que si l’Inde et le Pakistan adoptent un véritable fédéralisme, la province du Pendjab et l’État du Pendjab sont les lieux où relancer le processus.

 

Kanak Mani Dixit, publié le 4 décembre 2018

 

 

 

 

Non à l’union économique avec l’Inde !

 

—The Nation (extraits) Lahore, Karachi, Islamabad 

 

 

 

 

Un rapprochement avec l’Inde se ferait forcément au détriment des intérêts du Pakistan, écrit un ancien ambassadeur.

 

Était-ce dans l’effervescence du moment ou sous l’influence du lobby indo-américain, toujours est-il qu’à l’occasion de l’ouverture d’un couloir [permettant aux sikhs indiens d’accéder à l’un de leurs lieux de culte sur le sol pakistanais] à Kartarpur, le Premier ministre pakistanais, Imran Khan, s’est demandé, en faisant référence à l’Inde : “Si la France et l’Allemagne ont pu avancer et conclure une union (économique), pourquoi pas nous ?” La question présupposait qu’une telle union économique était souhaitable, ce qui témoigne d’une regrettable ignorance de la logique, des conditions préalables nécessaires, de la dynamique et des conséquences politiques et économiques d’une telle intégration régionale. Cette suggestion occulte le fait qu’une union économique indo-pakistanaise serait probablement dominée par l’Inde. Elle conduirait à la perte de la souveraineté économique, puis politique du Pakistan, et à l’établissement d’une hégémonie indienne, depuis longtemps un des principaux objectifs stratégiques de New Delhi.

 

Si la coopération économique est en soi une chose désirable, on aurait toutefois tort de croire que toute association d’États ou tout programme régional de coopération économique puisse réussir en suivant le modèle de l’Union européenne. Selon l’économiste suédois Gunnar Myrdal, les pays membres dont l’économie est déjà bien développée ont tendance à bénéficier d’un processus d’intégration économique. Ils ont également tendance à dominer le processus de prise de décision. Dans le cas d’une union économique indo-pakistanaise ou dans le cadre de la Saarc (Association sud-asiatique pour la coopération régionale, qui regroupe huit pays), les grandes décisions politiques et économiques seraient plus ou moins dictées par New Delhi, ce qui mettrait en péril la sécurité et la prospérité du Pakistan.

 

Une réponse à la question d’Imran Khan sur les raisons de ne pas former une union économique avec l’Inde. Elle déboucherait sur l’érosion de la souveraineté politique et économique du Pakistan, affaiblissant les raisons mêmes qui ont poussé à sa création. Le pays connaîtrait une désindustrialisation et deviendrait le fournisseur de matières premières des industries indiennes, comme c’était le cas avant la partition du sous-continent. Les décisions concernant la sécurité et la prospérité économique du Pakistan seraient prises à New Delhi et non à Islamabad.

 

Idéalement, Imran Khan aurait demandé : “Pourquoi le Pakistan, l’Iran, la Turquie, l’Afghanistan et les républiques d’Asie centrale ne forment-ils pas une union économique dans le cadre de l’ECO ?” (Organisation de coopération économique), car cet espace présente davantage de similitudes avec l’Union européenne. Une union économique au sein de la Saarc ou entre l’Inde et le Pakistan serait d’ampleur bien plus limitée et même néfaste pour le Pakistan pour toutes les raisons citées plus haut. Les relations commerciales bilatérales nécessitent d’être menées sur un pied d’égalité et avec le souci constant du progrès et de la bonne santé économique du Pakistan.

 

 

 

Javid Husain, publié le 4 décembre

 

 

 

Articles traduits par Courrier International le 13 décembre