Imprimer
Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

 

 

Malgré la décision de la Cour suprême de les y autoriser, impossible pour les femmes d’accéder au temple de Sabarimala, dans le sud de l’Inde, gardé par des militants extrémistes. L’une d’entre elles s’y est risquée. Mal lui en a pris.

 

 

 

Le 10 octobre à Vijayawada, (Andhra Pradesh), des manifestantes soutiennent la décision de la Cour suprême de lever l’interdiction faite aux femmes d’accéder au temple de Sabarimala, au Kerala.Le 10 octobre à Vijayawada, (Andhra Pradesh), des manifestantes soutiennent la décision de la Cour suprême de lever l’interdiction faite aux femmes d’accéder au temple de Sabarimala, au Kerala. Mahesh G/The Times of India/Bennett Coleman Co. Ltd/AFP

 

 

 

Le dieu Ayyappa doit trembler de peur dans son temple. Celui qui vit dans le célibat et la chasteté est censé n’avoir jamais vu aucune femme, au moins depuis que les textes sacrés hindous existent. Mais la Cour suprême a décidé, le 28 septembre, de rompre son isolement divin, au grand dam des hindous les plus fervents. Concrètement, les femmes en âge d’avoir leurs règles, entre 10 et 50 ans, étaient jusqu’alors interdites d’entrer dans le temple de Sabarimala, qui lui est consacré, en haut d’une colline, dans le Kerala. Une interdiction qui est désormais, théoriquement, levée.

 

Escortée par une centaine de policiers

 

Au lendemain de la décision de la Cour suprême, des hindous furieux sont arrivés sur place pour repousser toutes celles qui auraient la mauvaise idée de vouloir, comme les hommes, s’approcher d’Ayyappa. Depuis, aucune femme n’a encore réussi à entrer dans le temple, même les plus téméraires. L’une d’elles, Rehana Fathima, est parvenue à gravir le chemin caillouteux qui mène à l’édifice religieux, escortée par une centaine de policiers, en portant un casque de moto pour se protéger des projectiles. Mais, sous les menaces des militants extrémistes et du prêtre qui s’apprêtait à fermer la porte du temple, les policiers ont finalement préféré rebrousser chemin.

 

Quelques jours plus tard, Rehana Fathima a publié sur Facebook une photo d’elle, le front recouvert de poudre de santal blanche, dans la pose d’Ayyappa. Sacrilège ! Un bout de cuisse dépassait de sa tunique et elle a été immédiatement arrêtée. Le juge du tribunal local a même refusé de la libérer sous caution, en expliquant que la photo « avait la propension à heurter les sentiments religieux des fidèles ou à créer une confusion dans leurs esprits qui pourrait altérer leurs sentiments ». Le mari de Fathima a fait part de son étonnement dans les journaux indiens : « On ne comprend pas comment la photo d’une femme montrant son genou peut offenser la religion dans un pays où des saints tout nus sont révérés. »

 

Pour contrer la décision des juges, le président du Parti du peuple indien, Amit Shah, a un argument simple mais redoutable : pourquoi la Cour suprême prend-elle des décisions qui ne « peuvent pas être appliquées » ?

 

Le Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien, BJP), la formation du premier ministre nationaliste hindou, Narendra Modi, qui ne possède qu’un siège au Parlement régional du Kerala, ne voulait surtout pas passer à côté de l’opportunité d’apparaître comme le défenseur des hindous qui s’estiment opprimés. Surtout que les habitants du petit Etat du sud de l’Inde, dirigé par les communistes, ont eu le culot de préférer le marteau et la faucille aux divinités lors des dernières élections. Le BJP s’est donc offusqué que les nervis hindous montant la garde autour du temple soient traités « comme dans un goulag »« Les communistes sont des athées qui veulent la destruction de la culture du temple de Sabarimala », a ajouté P.S. Sreedharan Pillai, le président du BJP dans le Kerala. Le dirigeant communiste de l’Etat, Pinarayi Vijayan, a rétorqué par un plaidoyer en faveur de la prière pour tous, qui fera date dans l’histoire du communisme en Inde : « Tous ceux qui veulent prier ne doivent pas en être empêchés. »

 

Voyant la situation dégénérer, la Cour suprême a accepté d’entendre, en janvier 2019, les recours contre sa décision. La religion, en Inde, n’est pas seulement une affaire privée : elle dicte des pratiques sociales et culturelles. Ces coutumes, croyances ou religions restent régulièrement invoquées pour perpétuer les discriminations à l’égard des femmes mais aussi des dalits (anciennement appelés les intouchables). Pour contrer la décision des juges, le président du BJP, Amit Shah, a un argument simple mais redoutable : pourquoi la Cour suprême prend-elle des décisions qui ne « peuvent pas être appliquées » ? Amit Shah sait de quoi il parle : ce sont ses partisans qui interdisent aux femmes l’accès au temple. Il ne tenait pas le même raisonnement lorsqu’il soutenait, au nom de la « défense du droit des femmes », l’interdiction de la pratique du divorce instantané chez les musulmans. Mais, dans l’Inde des nationalistes hindous, toutes les religions ne se valent pas.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 12 décembre 2018.