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Le gouverneur de l’institution, Urjit Patel, a démissionné, sur fond de tensions avec le gouvernement de Narendra Modi.

 

Le gouverneur démissionnaire de la banque centrale indienne, Urjit Patel, à Bombay, en juin.Le gouverneur démissionnaire de la banque centrale indienne, Urjit Patel, à Bombay, en juin. - / AFP

 

 

 

En démissionnant de son poste de gouverneur de la banque centrale indienne dans la soirée du lundi 10 décembre, Urjit Patel a ravivé les craintes d’une perte d’indépendance de l’institution monétaire. Un déficit de crédibilité qui pourrait affaiblir la roupie, inquiéter les investisseurs et créer de la volatilité sur les marchés financiers du pays. Le cours de la devise nationale a chuté de près de 1,5 % en seulement quelques heures, mardi matin.

 

Les opposants au premier ministre, Narendra Modi, s’alarment d’un nouveau tour de vis de la part d’un pouvoir qui a du mal à tolérer l’autonomie des institutions publiques, socles de la démocratie indienne. C’est la deuxième fois dans l’histoire de l’établissement qu’un gouverneur démissionne. Nommé à ce poste en septembre 2016, le mandat d’Urjit Patel courait jusqu’en septembre 2019.

 

C’est par un communiqué laconique que M. Patel a annoncé sa décision : « J’ai décidé de quitter mes fonctions avec effet immédiat, pour des raisons personnelles. » Aucune autre explication n’a été donnée, ce qui a permis à plusieurs responsables politiques de feindre la surprise, et de féliciter M. Patel pour son travail, afin de ne pas donner corps à l’hypothèse d’une épreuve de force entre le gouvernement et l’institution. « C’était un plaisir de travailler avec lui et de profiter de son érudition. Je lui souhaite le meilleur et d’être encore pendant plusieurs années au service de l’Etat », a déclaré M. Modi.

 

En réalité, le pays bruissait depuis plusieurs mois de rumeurs sur les désaccords entre le gouvernement et la banque centrale. Elles se sont confirmées le 26 octobre, lorsque son vice-gouverneur, Viral Acharya, a adressé une mise en garde d’une rare fermeté qui visait Narendra Modi, sans toutefois le citer : « Les gouvernements qui ne respectent pas l’indépendance des banques centrales s’attireront tôt ou tard la colère des marchés financiers et mettront le feu à l’économie. »

 

La presse indienne évoque plusieurs pommes de discorde entre le gouvernement et Urjit Patel. Ce dernier souhaitait d’abord donner à son conseil d’administration – dont certains des membres sont des industriels ou des hommes politiques – un rôle opérationnel et décisionnel accru. Le retrait de M. Patel intervient seulement quelques jours avant la tenue d’un conseil d’administration, vendredi 14 décembre, qui devait justement examiner des « réformes de gouvernance ».

 

« Préoccupation »

 

M. Modi plaidait aussi pour une baisse des taux d’intérêt directeurs afin de diminuer le coût de l’emprunt et de relancer la croissance de la troisième économie d’Asie, qui a ralenti à 7,1 % au troisième trimestre. Le ministre des finances, Arun Jaitley, avait aussi fait part de sa préoccupation quant aux restrictions draconiennes qui pèsent sur les capacités de financement des banques du pays. Celles-ci comptent parmi les plus endettées des marchés émergents, avec un grand volume de créances douteuses, notamment au sein des banques publiques. Les mesures mises en place par la banque centrale pour purger leurs comptes grèvent leur capacité à accorder des prêts pour l’investissement ou la consommation.

 

Ce problème de créances douteuses avait fait la « une » de la presse après la fuite de l’homme d’affaires Vijay Mallya au Royaume-Uni, en 2016. Le magnat de la bière et du transport aérien, soupçonnés de fraude et de détournement de fonds, souhaitait éviter de rembourser le milliard d’euros de dettes contractées. Quelques heures après l’annonce de la démission de M. Patel, un tribunal londonien a autorisé, lundi, l’extradition de M. Mallya vers l’Inde. Il appartient désormais au ministère britannique de l’intérieur de décider de donner suite ou non à cette procédure.

 

D’après plusieurs médias indiens, le gouvernement se disait également favorable à ce que la banque centrale verse des dividendes, prélevés sur ses réserves largement excédentaires, à l’Etat indien. A l’approche des élections législatives, prévues en avril 2019, plusieurs observateurs soupçonnent l’exécutif de vouloir lancer de grands programmes sociaux, au risque de fragiliser les finances publiques. Pour faire plier Urjit Patel, Narendra Modi aurait même menacé d’utiliser la section VII de l’acte fondateur de la banque centrale indienne – qui date de 1934 et n’a jamais été utilisée jusque-là –, l’autorisant à donner des directives au gouverneur au nom de « l’intérêt général ».

 

Le prédécesseur d’Urjit Patel, Raghuram Rajan (2013-2016), avait, lui aussi, été victime des ingérences du gouvernement de M. Modi. Il était le premier gouverneur, depuis 1992, à ne pas entreprendre de second mandat en 2016. En outre, il avait été accusé d’être « antinational » après avoir publiquement appelé au « débat », à « l’ouverture », et à « la tolérance » dans un pays menacé par la montée du nationalisme hindou. Lundi soir, M. Rajan a exprimé sa « préoccupation ». « Le gouvernement doit faire très attention à la manière dont il poursuit sa relation avec la banque centrale », a-t-il averti.

 

« Cette démission soulève des questions embarrassantes sur l’autonomie et la mise en péril des institutions de régulation dans notre pays aujourd’hui », s’inquiète le quotidien The Indian Express dans son éditorial daté de mardi. La banque centrale est loin d’être la seule concernée. Pour la première fois dans l’histoire de la Cour suprême indienne, quatre juges ont organisé une conférence de presse, au mois de janvier, pour alerter sur « l’influence extérieure » à cette institution judiciaire qui menaçait « la survie de la démocratie indienne ».

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 11 décembre 2018

 

 

 

 

 

Julien Bouissou Publié aujourd’hui à 11h13, mis à jour à 11h13