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Alors que les « tribunaux verts » sont négligés par le gouvernement Modi, l’avocat Ritwick Dutta mise sur l’information et la mobilisation des populations

 

PORTRAIT NEW DELHI -correspondance

 

Ritwick Dutta doit reprendre le combat. Huit ans après la création des « tribunaux verts » en Inde, la justice environnementale est en danger d’extinction. Sur les cinq tribunaux créés en 2010 dans différentes villes du pays pour régler les litiges environnementaux, seul celui de Delhi est opérationnel. Une bonne partie de la bataille pour la protection de l’environnement et la lutte contre le changement climatique se joue pourtant dans ces juridictions. « La justice compense la défaillance du gouvernement », explique l’avocat de 44 ans dans son bureau en bois, décoré d’objets d’explorateurs, dans une maison de New Delhi. Dans cet abri protégé de la jungle urbaine, des dizaines de jeunes juristes sont plongés dans des ouvrages de droit et de manuels de botanique.

 

Après une enfance dans l’Assam, un Etat de l’est de l’Inde dont son père dirigeait l’administration, Ritwick Dutta est un des premiers avocats du pays à s’être intéressé au droit de l’environnement. Le déclic s’est produit en 2001. Cette année-là, dans la petite ville de Kanchipuram, le jeune diplômé de droit assiste à une réunion d’information publique sur la construction d’une centrale nucléaire. « Un théâtre de l’absurde, se remémore-t-il. Les informations cruciales sur les risques pour la santé publique étaient mises de côté, et surtout, la protection de la faune et de la flore était complètement négligée, alors qu’elles font partie de la subsistance des communautés locales. »

 

Défendre l’environnement revient aussi à défendre des ressources naturelles qui font vivre 60 % de la population. Des populations tribales qui dépendent de cueillettes ou de la récolte du miel, menacées par un complexe sidérurgique, aux pêcheurs qui perdent leurs moyens de subsistance lorsqu’une centrale nucléaire est construite. « En Inde, on ne manifeste pas contre le changement climatique, c’est la défense de la terre qui est au centre du mouvement écologique », estime Ritwick Dutta.

 

L’Inde est l’un des pays les plus menacés par le dérèglement climatique. Les crues provoquées par la fonte des glaciers de l’Himalaya, les sécheresses et les précipitations erratiques de la mousson mettent en péril l’agriculture. Le centre Legal Initiative for Forest and Environment (LIFE), que Ritwick Dutta a fondé en 2005 avec un autre avocat, Rahul Choudhary, a déjà déposé plus de 400 recours en justice au nom d’organisations et de communautés locales. Des avocats du centre représentent les plaignants en justice et d’autres forment les communautés aux rudiments du droit. Le centre a bloqué la construction d’une cimenterie Lafarge dans les contreforts de l’Himalaya et fait annuler l’exploitation d’une mine de bauxite dans l’est de l’Inde.

 

En 2010, lorsque l’Inde est l’un des premiers pays au monde à créer des « tribunaux verts », Ritwick Dutta gagne le surnom de « justicier de l’environnement ».Mais Narendra Modi, élu premier ministre en 2014, préfère concentrer la bataille climatique sur la hausse de la production d’énergie solaire et asphyxie la justice environnementale en employant la méthode douce. Aucun tribunal n’est fermé, mais personne n’est nommé pour occuper les sièges vacants. Sur les quarante sièges de magistrats de la nouvelle juridiction, seuls six sont occupés. « Les projets d’infrastructures ou d’usines contestés en justice ont parfois déjà vu le jour lorsque le dossier arrive sur le bureau du juge », observe Shibani Ghosh, chercheuse au Centre de recherche politique, à New-Delhi. La bataille contre le réchauffement climatique est difficile à mener dans un pays qui s’urbanise et s’industrialise. Les « tribunaux verts » sont perçus comme un obstacle au développement. « Le nombre de projets contestés en justice est pourtant minuscule, il ne représente que 5 % du total », nuance toutefois Ritwick Dutta.

 

Disséminer l’information

 

En Inde, la religion joue un rôle important dans la justice environnementale. M. Dutta a défendu six moines bouddhistes qui s’opposaient à la création d’une centrale hydroélectrique, car elle aurait fait fuir des grues à cou noir qui, selon eux, sont les réincarnations de Bouddha. La bataille a été remportée. Ailleurs, l’idéologie nationaliste hindoue du gouvernement privilégie la protection des sites environnementaux sacrés au détriment des autres, comme ce fut le cas avec la création du ministère de la restauration du Gange, en 2014. « Non seulement le nettoyage du Gange a été un échec, mais des milliers d’autres rivières polluées sont négligées parce qu’elles ne sont pas sacrées », regrette M. Dutta.

 

L’avocat continue de se battre hors des tribunaux : « Ce qui compte, c’est la dissémination de l’information, apprendre aux populations qu’elles ont des droits, pour qu’elles s’engagent dans la protection de l’environnement. » Les promoteurs d’infrastructures ou d’usines doivent ainsi rédiger une étude d’impact environnemental. Mais souvent, ces études sont incomplètes et les autorités ne peuvent vérifier sur place leurs conclusions. En les rendant publiques, M. Dutta espère les soumettre à l’examen approfondi des riverains. Les « tribunaux verts », même affaiblis, jouent un rôle dans la sensibilisation de l’opinion aux dangers du réchauffement climatique. « L’idée que l’environnement a des droits et qu’il doit être protégé progresse dans le pays », se réjouit M. Dutta. Sa nouvelle bataille est la lutte contre la pollution atmosphérique, qui causerait la mort prématurée d’au moins un million d’habitants par an.

 

Julien Bouissou, Le Monde daté du 11 décembre 2018