Blue Flower

 

 

 

Le président tente d’imposer l’ex-homme fort de l’île, accusé de crimes de guerre, à la tête du gouvernement

 

Après trois semaines de crise politique, les nerfs des députés du Sri Lanka sont à vif. A tel point que les débats de vendredi 16 novembre au Parlement se sont terminés à l’infirmerie. Un député a été blessé au front par un exemplaire de la Constitution, et plusieurs de ses collègues ont été éclaboussés par de l’eau mélangée à de la poudre de piment. Certains se sont essayés aux sports de combat en sortant les poings, et l’un d’entre eux a même brièvement sorti de sa poche un couteau de cuisine avant de se raviser. Il a minimisé son geste en expliquant qu’il s’agissait d’un ouvre-lettres. Pour le deuxième jour d’affilée, les chaises, les corbeilles à papier et les épais textes de loi ont volé dans l’Hémicycle.

 

La situation est tendue depuis que le président du Sri Lanka, Maithripala Sirisena, a limogé, le 26 octobre, son premier ministre Ranil Wickremesinghe pour le remplacer par l’ancien homme fort du pays, Mahinda Rajapakse. Le coup politique ne s’est pas déroulé comme prévu. Le chef du gouvernement sortant a refusé de quitter son poste ainsi que sa résidence officielle, et il bénéficie toujours d’une majorité au Parlement. Le président a bien essayé, en vain, de dissoudre la Chambre et d’organiser des élections anticipées. La Cour suprême a invalidé mardi ces décrets présidentiels.

 

Les lancers de projectiles n’ont pas entamé la détermination du président du Parlement, Karu Jayasuriya, un vétéran de la politique sri-lankaise âgé de 78 ans, à continuer son travail. Il a progressé jeudi dans le Parlement comme sur un champ de bataille, en s’avançant vers le perchoir millimètre par millimètre, entouré de policiers qui le protégeaient avec des coussins et des dossiers de chaise arrachés. Il a finalement dû renoncer à rejoindre son siège, occupé par un député de l’opposition, mais il a annoncé au micro qu’une deuxième motion de censure avait été adoptée contre le nouveau gouvernement. M. Sirisena l’a rejetée dans la soirée de vendredi, pour la deuxième fois en trois jours, expliquant qu’il refusait de nommer à nouveau son premier ministre limogé il y a trois semaines.

 

Plus de premier ministre

 

Le pays est paralysé et ignore qui le gouverne. Fin octobre, le Sri Lanka avait deux premiers ministres, celui qui refusait de partir et celui qui venait d’être nommé. Trois semaines plus tard, il n’en a plus aucun. M. Rajapakse n’a pas le soutien du Parlement et M. Wickremesinghe a perdu celui du président.

 

M. Sirisena avait justifié le limogeage de son chef du gouvernement en accusant l’un de ses ministres d’avoir préparé une tentative d’assassinat le visant. Il lui reprochait également d’avoir pris des « décisions individuelles » sans le concerter, et d’avoir laissé prospérer la « fraude et la corruption » dans le pays. Le président et son premier ministre d’alors avaient des divergences sur la politique économique à conduire et les tensions politiques entre eux étaient montées d’un cran à l’approche des élections, prévues fin 2019. M. Sirisena a indiqué qu’il chercherait à se faire réélire l’an prochain, alors que M. Wickremesinghe avait les mêmes ambitions présidentielles.

 

Cette crise est suivie de près par les diplomates. La victoire de l’un ou l’autre camp pourrait faire pencher la petite île de l’océan Indien en faveur des intérêts indiens ou chinois. Pékin était l’une des rares capitales à soutenir M. Rajapakse, accusé de népotisme, de corruption et de crimes de guerre lorsqu’il était président entre 2005 et 2015. Il a écrasé dans le sang la rébellion des Tigres tamouls en 2009 et l’armée sri-lankaise qu’il dirigeait à l’époque est accusée d’avoir torturé, violé et tué des civils. M. Rajapakse a signé de nombreux prêts chinois pour la construction d’infrastructures gigantesques. Ce lourd endettement pèse désormais sur la santé de l’économie de l’île. Fin 2017, le pays a été contraint de céder la concession, pour 99 ans, du port de Hambantota, dans le sud de l’île, à une société d’Etat chinoise en échange de l’effacement d’un peu plus de 1 milliard d’euros de dettes.

 

L’Inde voit d’un mauvais œil la transformation de cette île de l’océan Indien, qui se trouve à seulement quelques kilomètres de ses côtes, en étape des « nouvelles routes de la soie » chinoises. Pékin est l’une des rares capitales à avoir félicité M. Rajapakse lorsqu’il a été nommé premier ministre fin octobre, alors que l’Inde est restée en retrait, appelant les différentes parties à respecter les « valeurs démocratiques » et le « processus constitutionnel ». New Delhi a opté pour la prudence après la large victoire de M. Rajapakse à des élections régionales, début 2018. Son retour au pouvoir risquerait également de rouvrir les plaies de la division ethnique entre la majorité cinghalaise et la minorité tamoule, à l’origine d’une guerre civile qui a duré vingt-six ans et fait près de 100 000 morts.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 17 novembre 2018.