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Aucun hommage n’a été rendu aux dizaines de milliers de soldats morts en défendant la puissance coloniale britannique il y a cent ans. Des ouvrages s’efforcent peu à peu de raconter leur histoire.

 

 

 

Cérémonie d’hommage aux combattants indiens de l’armée britannique morts durant la Grande Guerre, à Calcutta (Inde), le 11 novembre.Cérémonie d’hommage aux combattants indiens de l’armée britannique morts durant la Grande Guerre, à Calcutta (Inde), le 11 novembre. DIBYANGSHU SARKAR / AFP

 

 

 

LETTRE DE NEW DELHI

 

Dans le sous-continent indien, le centenaire de l’armistice de la première guerre mondiale est passé quasi inaperçu. Les colons britanniques ont pourtant recruté dans cette région du monde, pendant la Grande Guerre, 1,4 million de soldats et en ont envoyé sur le front près d’un million, en Europe, en Afrique de l’Est et en Mésopotamie, dans des conditions effroyables.

 

Lorsqu’ils arrivent dans le port de Marseille, dès le mois d’août 1914, la plupart d’entre eux n’ont jamais vu l’Europe. Ils ne sont pas formés à se battre dans une guerre moderne, sont illettrés et endurent le froid dans des uniformes inadaptés au climat rugueux. Mais ils sont parmi les premiers à être mobilisés et défendent le tiers des lignes britanniques jusqu’à l’envoi de renforts en décembre 1914. Entre 40 000 et 70 000 soldats d’Asie du Sud, selon les estimations, ont été tués pour avoir défendu leur pays colonisateur.

 

Aucune grande cérémonie en leur mémoire n’a été organisée sur leurs terres d’origine, le 11 novembre. Le premier ministre indien, Narendra Modi, s’est contenté d’un message sur Twitter pour se souvenir de cette guerre « terrifiante » et affirmer son « engagement pour la paix ». « L’amnésie historique au sujet de la première guerre mondiale est présente partout en Inde », note Shashi Tharoor, un député du Parti du Congrès, dans l’opposition, dans les colonnes du quotidien indien Hindustan Times.

 

Chair à canon

 

Quant aux puissances occidentales qui les ont recrutés, elles sortent lentement d’une longue amnésie. Il faut dire que les historiens de la Grande Guerre se sont intéressés tardivement à ces soldats venus des empires coloniaux, qui n’ont laissé que peu de traces écrites, hormis des lettres qu’ils dictaient et qui étaient parfois censurées par les officiers de l’armée. L’écriture de l’histoire se « déseuropéanise » progressivement, en prenant en compte de nouveaux matériaux comme les enregistrements sonores, les posters ou les dessins, pour redonner une place aux soldats oubliés des colonies.

 

Mais l’hommage qui leur est désormais rendu met mal à l’aise certains historiens. Lors de son discours à l’Arc de triomphe, dimanche 11 novembre, Emmanuel Macron a ainsi célébré les « soldats de la métropole et de l’empire » qui se sont battus « parce que la France représentait, pour eux, tout ce qu’il y avait de beau dans le monde ».

 

« Ces soldats des colonies n’étaient pas des héros des empires coloniaux, mais de la chair à canon », rectifie Santanu Das, professeur à l’université de Cambridge et auteur de L’Inde dans la Grande Guerre. Les cipayes sur le front de l’Ouest  (Gallimard, 2014). L’historien rappelle que les soldats indiens étaient pour leur immense majorité des sans-grade, et que les hôpitaux où ils étaient soignés en Angleterre étaient entourés de barbelés pour qu’ils ne se mélangent pas avec les populations locales.

 

S’attirer les faveurs des colons

 

Pourquoi ces soldats, qui s’engageaient sur la base du volontariat, au moins les premières années de la guerre, se sont-ils battus pour sauver un empire qui les opprimait ? Leur motivation était financière, surtout dans les campagnes où la majorité des paysans étaient endettés.

 

« Les soldats indiens s’engageaient aussi pour défendre un sens de l’honneur associé à leur communauté, pour prouver leur masculinité et élever leur statut social », explique M. Das. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque les colonisés sont perçus comme « efféminés » et « faibles » par les Britanniques, et la guerre leur offre l’opportunité de prouver le contraire. Les maharajahs les incitèrent également à se battre et envoyèrent vivres, matériel, argent, en soutien des troupes alliées. « Pour les divers Etats princiers, la guerre était une opportunité de s’attirer les faveurs des Britanniques », écrit Vedica Kant, dans son ouvrage intitulé India and the First World War (« l’Inde et la première guerre mondiale », Roli Books, non traduit).

 

La réponse des Britanniques fut prudente. Comme l’écrit Vedica Kant : « Le fait que des Indiens tuent des Blancs sur les champs de bataille risquait de contrarier la stricte hiérarchie entre les races, et d’enrayer la mécanique de la colonisation. » Fidèles à leur théorie des races, les Britanniques recrutèrent essentiellement parmi les castes du nord de l’Inde, considérées comme « martiales » et « loyales ». La Grande Guerre est aussi un moment dans l’histoire où les Indiens ne se battent pas les uns contre les autres dans des conflits entre Etats princiers du sous-continent, mais les uns à côté des autres. Les Tamouls du Sud aux côtés des Pendjabis du Nord. L’Inde s’est retrouvée unie dans les tranchées.

 

Grave erreur

 

Le Mahatma Gandhi, apôtre de la non-violence, plaide pour l’enrôlement des Indiens dans l’armée impériale, car il y voit là une occasion d’apprendre le maniement des armes. « Je ne dis pas que l’Inde doit se battre, mais que l’Inde doit connaître l’art de la guerre », nuance-t-il, car « l’autonomie, sans puissance militaire, est inutile ». Mais il y avait derrière ce soutien un calcul politique. En venant en aide aux Britanniques, le Mahatma espérait changer leur attitude. « N’était-ce pas le devoir de l’esclave, qui cherche la liberté, à transformer le besoin de son maître en opportunité ? », écrira-t-il plus tard dans ses Mémoires. « En améliorant notre statut grâce à l’entraide et à la coopération avec les Britanniques, il était de notre devoir de gagner leur soutien. »

 

Ce calcul se révèle être une grave erreur. Dès 1919, un brigadier britannique donne l’ordre de tirer sur une foule de 15 000 hommes, femmes et enfants, venue manifester pacifiquement à Amritsar, dans le nord de l’Inde, pour l’indépendance, et en tue près de 1 500. Lors de la Grande Guerre aussi, des milliers de soldats indiens sont morts avec l’illusion de gagner leur liberté.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 14 novembre 2018.