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Deux prétendants se disputent le poste de premier ministre et le Parlement a été dissous

 

L’avenir politique du président sri-lankais, Maithripala Sirisena, s’assombrit. Son nouveau premier ministre, Mahinda Rajapakse, cherchait depuis sa désignation-surprise, le 26 octobre, à rassembler sur son nom une majorité au Parlement, afin d’asseoir sa légitimité et de convaincre son prédécesseur, Ranil Wickremesinghe – toujours retranché à Temple Trees, la résidence officielle du chef du gouvernement à Colombo –, d’abandonner le pouvoir. Mais les mathématiques ont tranché.

 

En dépit d’intenses tractations et de tentatives d’acheter les voix de députés, comme certains en ont témoigné dans la presse, M. Sirisena s’est rendu à l’évidence qu’il ne parviendrait pas à atteindre son but : selon plusieurs sources locales, M. Rajapakse, ex-président, connu pour avoir réprimé dans le sang près de trente ans de rébellion tamoule en 2009, n’était assuré que d’à peine plus d’une centaine de suffrages, dans un hémicycle de 225 sièges. Vendredi 9 novembre, le président a finalement opté pour l’organisation d’élections législatives anticipées, le 5 janvier 2019. Et, à minuit, le Parlement a été dissous.

 

Arrivé au pouvoir en janvier 2015, en battant contre toute attente M. Rajapakse à la présidentielle, M. Sirisena avait dans un premier temps suspendu la Chambre pour trois semaines. Celle-ci devait se réunir de nouveau mercredi 14 novembre et procéder à un vote de confiance pour départager les deux premiers ministres en poste. Il n’en sera rien.

 

« La dissolution indique clairement que M. Sirisena s’est grossièrement trompé dans le calcul des soutiens qu’il pourrait obtenir, il s’est trouvé pris à son propre piège », estime Bharath Gopalaswamy, spécialiste de l’Asie du Sud au centre de réflexion américain Atlantic Council. Avec ces rebondissements successifs, le climat dans la capitale devient de plus en plus délétère.

 

Samedi, le leader d’un petit parti favorable au changement de premier ministre, et pressenti pour faire partie du cabinet Rajapakse, a accusé M. Wickremesinghe d’avoir « saboté l’action du président Sirisena » et de chercher à provoquer l’« anarchie ». Le chef du gouvernement sortant continue quant à lui de dénoncer un « coup d’Etat institutionnel »« Si le président agit aussi fréquemment avec impunité, c’est la porte ouverte à la dictature », s’alarme Jayadeva Uyangoda, professeur de droit constitutionnel et fondateur du Centre de recherche et d’analyse politique de Colombo, selon qui le Sri Lanka est en train de vivre sa « plus grave crise constitutionnelle depuis l’indépendance, en 1948 ».

 

Lundi 12 novembre au matin, le Parti national uni (UNP) de M. Wickremesinghe, détenteur d’une majorité relative au Parlement avec 106 sièges, et l’Alliance nationale tamoule ont saisi la Cour suprême pour faire annuler la dissolution. Au cœur des débats, la réforme de 2016 de la Loi fondamentale, adoptée dans le but de réduire les pouvoirs du président. La modification de l’article 70, notamment, avait restreint le pouvoir présidentiel de dissolution.

 

Depuis lors, rappelle Jayampathi Wickramaratne, l’un des rédacteurs de la Constitution actuellement en vigueur, « c’est clair et sans ambiguïté : le Parlement ne peut être dissous par le président durant les quatre ans et demi qui suivent les élections législatives que si 150 députés en font la demande », ce qui n’est pas le cas au sein de l’assemblée actuelle, en place depuis août 2015.

 

Motion de censure rejetée

 

Ironie du sort, ce dispositif avait été conçu comme un moyen d’empêcher le retour au pouvoir de Mahinda Rajapakse. Tel était en tout cas le vœu officiel de la coalition échafaudée à la suite de l’accession de M. Sirisena, ancien ministre de la santé de M. Rajapakse, à la présidence. Pour la première fois dans l’histoire de la démocratie sri-lankaise, les deux partis ennemis, l’UNP et le Parti de la liberté du Sri Lanka (SLFP), avec, depuis lors, M. Sirisena à sa tête, avaient décidé de diriger ensemble ce pays de 22 millions d’habitants. Non seulement l’expérience a fait long feu, mais l’horizon de M. Sirisena paraît désormais bouché.

 

Dimanche 11 novembre, M. Rajapakse a en effet annoncé qu’il se présenterait aux prochaines législatives sous les couleurs du Parti du peuple du Sri Lanka (SLPP), et non sous celles du SLFP, qu’il a lui-même dirigé jusqu’à son éviction du pouvoir, il y aura bientôt quatre ans. Le SLPP a été mis sur pied en 2016 par ses partisans, dans l’espoir de son retour prochain au pouvoir. Aux élections régionales de février, il a réussi la performance de remporter 40 % des suffrages en moyenne nationale.

 

C’est ce coup de semonce qui a marqué le début de la crise politique actuelle. Le mois suivant, le SLPP déposait contre le gouvernement Wickremesinghe une motion de censure, qui sera rejetée de justesse. Ce jour-là, le président Sirisena était à l’étranger et s’était abstenu de voter en faveur de son premier ministre. Depuis, il n’a cessé d’accuser le chef du gouvernement d’œuvrer à l’instauration du fédéralisme et de diriger le pays sans son aval, notamment sur les questions économiques.

 

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 12 novembre 2018.