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Au mépris de la Constitution, le président Sirisena s’allie soudain avec son adversaire et fait de lui son Premier ministre. Une situation absurde dont Pékin sort grand gagnant.

 

Le 25 octobre dernier, c’est tout le Sri Lanka et la communauté internationale qui ont été surpris d’apprendre le renvoi par le président Maithripala Sirisena du Premier ministre Ranil Wickremesinghe, et son remplacement par Mahinda Rajapakse, lui-même ancien président du Sri Lanka.

 

Tout le monde savait que les relations entre le chef de l’État et le chef du gouvernement étaient tendues. Elles se sont envenimées en février dernier, après la contre-performance de la coalition au pouvoir dans des élections locales. Un revers dont Sirisena tient Wickremesinghe responsable. En mars, le président a déchargé son Premier ministre de plusieurs de ses fonctions auprès des institutions, notamment la Banque centrale.

 

À ces difficultés s’ajoute une dimension géopolitique, le principal point de contentieux entre les deux hommes étant les retards dans la mise en œuvre de projets conjoints avec l’Inde. Alors que Wickremesinghe était déterminé à mener à bien ces projets, le président s’y est opposé. Lors d’un conseil des ministres, le 17 octobre, Sirisena et Wickremesinghe se sont violemment disputés à propos du chantier du terminal est du port de Colombo, censé être confié à l’Inde.

 

En novembre 2014, Sirisena, alors ministre de la Santé issu de l’Alliance pour la liberté du peuple uni (UPFA), avait surpris son partenaire de coalition d’alors, Rajapakse, en rejoignant le Parti national uni (UNP) pour se présenter contre lui à l’élection présidentielle de janvier 2015. Sirisena s’était imposé en grande partie grâce au soutien de l’UNP et des communautés musulmane et tamoule du pays. Bien qu’il ait rassemblé une majorité de voix chez les Cingalais, Rajapakse fut battu.

 

Alternance. Cette alternance du pouvoir a été saluée par l’Inde et par les États-Unis. Le 9 janvier 2015, alors que les résultats n’avaient pas encore été officiellement annoncés, le Premier ministre indien, Narendra Modi, a été le premier dirigeant étranger à féliciter Sirisena pour sa victoire. Il faut dire que New Delhi s’inquiétait du tropisme chinois qu’exprimait le gouvernement Rajapakse. L’Inde s’était particulièrement alarmée de l’empressement avec lequel le Sri Lanka, faisant fi des inquiétudes de New Delhi, avait autorisé deux sous-marins chinois en l’espace de sept semaines à mouiller dans le port de Colombo à la fin de l’année 2014.

 

La veille du scrutin, John Kerry, alors secrétaire d’État américain, avait téléphoné à Rajapakse, l’exhortant à tenir des “élections libres et impartiales” et à assurer une transition “pacifique” si Sirisena devait l’emporter. Il n’était pas surprenant que le gouvernement américain s’implique à ce point dans ces élections : lui aussi s’inquiétait depuis des années du rapprochement du gouvernement Rajapakse avec la Chine, ainsi que de la menace potentielle pour ses intérêts dans la région.

 

Dans un entretien accordé à un journaliste indien, Rajapakse avait accusé les puissances occidentales de travailler avec les services de renseignement indiens pour le chasser du pouvoir.

 

La transition accomplie, le nouveau gouvernement fit adopter le 19e amendement à la Constitution sri-lankaise, limitant à deux le nombre de mandats présidentiels et privant le président du pouvoir de renvoyer le Premier ministre. Rajapakse ayant déjà effectué deux mandats à la présidence, il semblait ainsi définitivement écarté du pouvoir et Wickremesinghe semblait assuré de garder son poste de Premier ministre.

 

Pendant ce temps, au grand dam de New Delhi, Sirisena n’a pas fait grand-chose pour freiner le rapprochement avec la Chine. Fin 2016, le Sri Lanka s’est engagé à acheter plusieurs avions de transport militaire à la Chine ; l’année suivante, il a signé un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans laissant 70 % de la gestion de son port en eaux profondes de Hambantota à la Chine. Le gouvernement Sirisena a aussi proposé de relancer le projet du port de Colombo financé par la Chine, qui avait été suspendu après le changement d’équipe gouvernementale.

 

De l’autre côté, Sirisena a repoussé la mise en œuvre de plusieurs projets financés par l’Inde, ainsi que l’avait fait son prédécesseur Rajapakse. Sirisena a également écarté toute alliance avec des partisans de Rajapakse, arguant que ses fidèles partisans ne le rejoindraient pas au sein d’une coalition gouvernementale. Il est très vite apparu que Sirisena durcissait sa position à l’égard de New Delhi. Le 16 octobre 2018, les choses ont pris un tour extrême lorsque Sirisena a accusé les services de renseignement indiens de préparer une tentative d’assassinat contre lui. Plus tard, Sirisena expliquera par téléphone à Modi que ses “paroles avaient été déformées” et qu’il n’avait jamais “évoqué la moindre implication des services indiens dans cette affaire”, indique un porte-parole du gouvernement indien.

 

La suite des événements – le renvoi du Premier ministre et le rappel de son ancien rival – est encore plus étrange. Cette décision pourrait revenir à nier les résultats électoraux de 2015, qui semblaient annoncer la fin du rapprochement avec la Chine et la reconnaissance de l’Inde comme puissance régionale. Pékin n’a pas tardé à exprimer sa satisfaction face à ces derniers développements. Le président Xi Jinping a été l’un des premiers dirigeants mondiaux à féliciter Rajapakse pour sa nomination au poste de Premier ministre.

 

New Delhi doit maintenant composer avec un gouvernement dirigé par un Premier ministre qui ne lui est pas favorable. L’Inde doit également surveiller la situation dans son État du Tamil Nadu, très hostile à Rajapakse et où tous les partis et de nombreuses personnalités ont unanimement condamné la nomination de Rajapakse, accusé de crimes de guerre et d’atrocités contre les Tamouls en 2009. Après deux jours de silence, New Delhi a prudemment répondu en appelant au respect du processus constitutionnel et en proposant son assistance à son voisin.

 

La réaction de Washington a été plus directe, les Américains exhortant Sirisena à“réunir immédiatement le Parlement” de façon à permettre aux législateurs de résoudre la crise constitutionnelle provoquée par le renvoi du Premier ministre. L’Union européenne et le Royaume-Uni se sont joints aux États-Unis pour appeler les partis sri-lankais à respecter la Constitution qui – depuis sa modification – interdit au président de chasser le Premier ministre.

 

État de crise institutionnelle à Colombo

 

●●● Depuis la désignation soudaine de l’ancien président sri-lankais Mahinda Rajapakse au poste de Premier ministre, le 26 octobre, la crise institutionnelle est ouverte. Celui qui était en place, Ranil Wickremesinghe, refuse de lâcher son fauteuil. Pendant que ses partisans manifestent par milliers à Colombo, la capitale, il réclame un vote de confiance du Parlement, afin que chaque camp puisse se compter.

 

Suspendu temporairement, le Parlement devait tenir session le 7 novembre, mais dimanche 4 novembre, le chef de l’État à l’origine de cet imbroglio, Maithripala Sirisena, a publié au Journal officiel la date de reprise des travaux du pouvoir législatif, rapporte The Sunday Times : ce sera le 14 novembre. D’ici là, c’est la c

 

ourse aux voix des députés. Selon le journal indien The Hindu, des élus a priori favorables à M.Wickremesinghe se sont vu proposer jusqu’à “2,8 millions de dollars”pour voter la confiance à M.Rajapakse. Les deux hommes semblent être au coude-à-coude. Le clergé bouddhiste, favorable à l’ancien président Rajapakse, met en garde contre “des interférences étrangères”, indiquait lundi 5 novembre le journal d’ÉtatDaily News.

 

M. Rajapakse est en effet réputé être favorable à la Chine tandis que son adversaire a le soutien de l’Inde. “Je ne resterai pas une heure de plus” si Ranil Wickremesinghe demeure à la tête du gouvernement, a prévenu le président Sirisena, qui accuse celui qui était son allié depuis 2015 d’avoir voulu le faire assassiner. Il l’accuse également de vouloir imposer au Sri Lanka “un régime fédéral”qui accorderait l’autonomie aux Tamouls et aux musulmans dans le nord et l’est de l’île, explique The Daily Mirror.

 

Ana Pararajaqsingham, The Diplomat (Tokyo), in Courrier International le 8 novembre 2018.

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une histoire politique chaotique

1948 — le Sri Lanka gagne son indépendance 

1956 — une loi impose l’usage de la langue des Cinghalais majoritaires (essentiellement bouddhistes, 75 % de la population), déclenchant la colère des minorités tamoule (hindous et chrétiens) et musulmane 

1981 — l’incendie de la bibliothèque de Jaffna, lieu de mémoire tamoule, déclenche une guerre civile qui durera vingt-huit ans 

1987 — le mouvement des Tigres de libération de l’Eelam Tamoul (LTTE) réclame l’indépendance du nord de l’île 

2009 — une offensive du gouvernement de Rajapakse contre le LTTE conduit à la mort de 40 000 Tamouls et met fin à la guerre civile qui aura fait en tout près de 100 000 morts 

2010 — Rajapakse est réélu pour un second mandat présidentiel 

2015 — Maithripala Sirisena, ministre de la Santé du gouvernement sortant, est élu président 

2016 — réforme de la Constitution pour étendre les pouvoirs du Premier ministre et limiter à deux le nombre de mandats présidentiels 

26 octobre 2018 — Le président Sirisena débarque son Premier ministre, Ranil Wickremesinghe, pour nommer à sa place l’ancien président, Mahinda Rajapakse.