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Photo Pixabay/cc

 

Aujourd’hui installée à Delhi, l’anthropologue France Azéma a fréquenté les communautés rurales du nord de l’Inde comme les bidonvilles de la capitale. Pour le magazine Little India, elle évoque les “leçons de vie” qu’elle en a retirées.

 

Depuis 1982, France Azéma se rend chaque année en Inde pour y faire des recherches. Il y a environ deux ans, elle s’est établie à Delhi. Cette anthropologue et sociologue indianiste a développé dès l’enfance une fascination pour l’Inde. C’est ce qui l’a incitée à poursuivre des recherches sur le statut de la femme indienne dans la religion hindoue.

 

“J’avais 18 ans quand je suis allée en Inde pour la première fois. Avec une amie, nous avons visité Jaipur, Agra et quelques autres villes. Il y a une vingtaine d’années, j’avais déjà vécu quelque temps à Vasant Vihar, un quartier de Delhi, pendant un certain temps”, raconte France Azéma à Little India.

 

Elle évoque son amour du kathak [la danse traditionnelle du nord de l’Inde] et sa visite du Temple d’or. Et nous fait part au passage de ses observations sur l’Inde.

 

Les femmes dans la religion hindoue

 

Comme j’ai étudié dans un établissement catholique, j’ai été exposée très tôt aux approches spirituelles. Cela m’a permis de poser des questions fondamentales et de découvrir que les réponses qu’on me donnait ne me convenaient pas. J’ai donc décidé de les trouver par moi-même. Grâce à un traité sur le Vedanta [courant de pensée de l’hindouisme classique], j’ai découvert un univers extrêmement intéressant, que je comprenais et qui me correspondait.

 

Mon engagement envers la “cause féminine” et mon amour pour l’Inde m’ont incité à étudier l’anthropologie indianiste et à m’attarder plus particulièrement aux rôles liés au genre. Mes recherches portent sur la place des femmes dans l’hindouisme et l’importance des symbolismes féminins.

 

J’étudie les pratiques religieuses des femmes. Je m’intéresse au “pouvoir féminin” et j’essaie de voir comment les femmes s’approprient ce pouvoir dans leurs pratiques religieuses et leurs foyers, et dans la société en général.

 

La religion hindoue accorde à la femme une place relativement unique. Elle prétend qu’elle a en elle une déesse et que celle-ci assure la protection du foyer. La dichotomie entre le statut domestique et le statut social des femmes est un objet d’étude particulièrement intéressant.

 

Ce qui est frappant en Inde, c’est la continuité des différences de genre dans la société. Le genre joue un rôle clé dans la construction et le maintien des inégalités fondées sur l’appartenance à un groupe. Toutes les relations sont hiérarchiques, et cela est vrai à tous les niveaux de la société. Les hommes dominent les femmes, certes, mais les castes supérieures dominent aussi les basses castes, ce qui veut dire que des femmes sont soumises à d’autres femmes.

 

Delhi d’hier à aujourd’hui

 

La première fois que j’ai visité l’Inde, j’étais incapable de faire des comparaisons entre la culture et le mode de vie indiens et ceux de l’Occident. Tout était différent : l’architecture, la nourriture, les vêtements, les comportements, les coutumes, etc. Aujourd’hui, le contraste est beaucoup moins choquant, du moins dans les grandes villes.

 

À l’époque, il n’y avait pas de Coca-Cola, de McDonald’s ni de Domino’s Pizza. Il n’y avait pas non plus de distributeurs de billets ni de supermarchés. Seul le restaurant du Taj Mahal Hotel vendait de la pizza, et il fallait aller chez Nirula’s pour acheter des glaces.

 

Il y avait aussi beaucoup moins de trafic. On pouvait faire bien plus de choses en une journée. Aujourd’hui, la circulation est hallucinante. Les gens conduisent comme dans les films de Bollywood. Mais les parcs sont magnifiques.

 

Le manque de politesse et de galanterie, en particulier le mépris qu’affichent certaines personnes envers les femmes, peut être difficile à accepter. Il est aussi choquant de voir qu’il existe un double système de tarification pour presque tout. Ainsi, les étrangers doivent généralement payer entre deux et dix fois plus cher que les Indiens.

 

L’amour du kathak

 

Comme j’ai toujours aimé danser, je me suis inscrite à des cours de kathak. C’est un type de danse que j’ai découvert pendant mon séjour à Varanasi [dans l’État d’Uttar Pradesh, dans le nord du pays]. Je n’ai encore jamais fait de spectacle de kathak, mais j’ai fait des spectacles de danse Bollywood.

 

J’enseigne aussi le yoga depuis près de quarante ans. Je pratique le yoga Nritya, qui s’inspire de plusieurs types de danses indiennes. Je suis tombée là-dessus pendant mes recherches.

 

La visite au Temple d’or

 

Je suis souvent allée au Pendjab. Dans les villages où je faisais mes recherches, je vivais dans les familles. Un jour, un ami a décidé à la dernière minute de m’emmener visiter le Temple d’or [Harmandir Sahib, le temple le plus sacré des sikhs], à Amritsar. Des voisins se sont joints à nous.

 

Nous nous sommes rendus à la gare et avons attendu le train pendant des heures. Nous sommes finalement arrivés à Amritsar vers 2 heures du matin. Mes amis ont décidé d’aller directement au temple. C’était à la fin de novembre, et les nuits étaient froides.

 

À l’entrée du temple, on nous a demandé de retirer nos chaussures. Je n’ai eu d’autre choix que de marcher pieds nus sur le sol de marbre glacé. Après avoir mangé, nous avons commencé à chercher un endroit où dormir. Comme le dortoir qui accueille les pèlerins était bondé, mon ami a suggéré que nous dormions à l’extérieur, sous les arcades. Nous avons étendu nos draps sur le marbre mouillé pour nous protéger du froid.

 

Le matin, nous avons fait la queue pendant deux heures pour déposer nos offrandes. Il y avait tellement de monde que nous n’avons pas pu voir le livre sacré. Puis il s’est passé quelque chose d’incroyable : le soleil s’est levé et le Temple d’or s’est embrasé au contact des premiers rayons. C’était magnifique!

 

J’ai quitté la ville à bord d’un train bondé. J’ai passé les trois heures qu’a duré le trajet assise sur les barres de fer installées au-dessus des sièges pour que les voyageurs y placent leurs bagages. Malgré tout, la visite du Temple d’or a été une expérience extraordinaire.

 

De précieuses leçons

 

Après toutes ces années, j’ai appris à être plus patiente et tolérante : “Sab kuch milega” [“Tout est possible”, en sanskrit]. Je me suis aussi habituée au manque d’intimité.

 

J’ai dû rompre complètement avec la pensée et le mode de vie occidentaux pour réussir à observer et à comprendre la vie des gens d’ici. Dans le cadre de mes recherches, j’ai vécu pendant des mois avec des familles indiennes dans plusieurs villes et villages.

 

Les leçons de vie que j’en ai retirées sont les plus précieuses. Par exemple, celles que j’ai acquises en travaillant auprès de femmes vivant dans un bidonville du Nord de Delhi. J’ai été témoin de leur force et de leur détermination. J’ai vu à quel point elles étaient fortes et actives et qu’elles étaient loin d’être des femmes “soumises” ou des “victimes”. J’ai rencontré des femmes qui prennent des initiatives, des femmes qui créent et qui montrent la voie.

 

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France Azéma, Little India (New York), in Courrier International.com le 7 novembre 2018