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Yogi Adityanath lors de sa nomination comme ministre en chef de l'Uttar Pradesh, à Lucknow, le 18 mars 2017.

Yogi Adityanath lors de sa nomination comme ministre en chef de l'Uttar Pradesh, à Lucknow, le 18 mars 2017. Photo Pawan Kumar. Reuters

 

 

 

 

Le gouvernement d'Uttar Pradesh, dirigé par un moine islamophobe, dit chercher à réparer « une erreur » historique.

 

C'est un pas de plus dans la stratégie d'effacement de l'histoire musulmane de l'Inde. Mardi, Yogi Adityanath, le ministre en chef de l'Uttar Pradesh, le plus grand Etat de l'Inde, a annoncé que la grande ville d'Allahabad allait abandonner le nom qu'elle porte depuis cinq cents ans pour devenir «Prayagraj». Et ce avant le grand pélerinage hindou de la « Jarre sacrée », la Kumbh Mela, qui s'y tiendra en janvier. 

 

Le gouvernement de l'Uttar Pradesh, 200 millions d'habitants dont près de 20% de musulmans, justifie cette décision par « une correction d’une erreur faite par Akbar », qui aurait rebaptisé l'ancienne Prayag ou Prayagraj à la fin du XVIe siècle « Allahabad ». L'ironie est que cet empereur moghol aurait en fait nommé cette place stratégique à la confluence du Gange et de la Yamuna, deux fleuves himalayens, « Illahi-bas », soit « au-dessus de tous les dieux » en persan. Le nom aurait ensuite évolué vers « Illahiabad », puis aurait glissé vers « Allahabad », un terme d'apparence islamique gravé dans le marbre par les colons britanniques. La ville reste d'ailleurs nommée « Illahabas » en hindi, ourdou ou en persan. 

 

Dérive autoritaire

 

En revenant à l'ancien « Prayagraj », qui signifiait en sanscrit «lieu de sacrifice»,  Yogi Adityanath, un moine islamophobe obsédé par le végétarisme et nommé en 2017 par le Premier ministre Narendra Modi, laboure un peu plus profondément le terrain hindouiste nationaliste. Il y a un an, ce fondamentaliste hindou avait même demandé à ce que soit retiré des brochures touristiques l'illustre Taj Mahal, mausolée construit pendant la période de domination musulmane de l’Inde (1526-1857) et emblème national. 

 

La décision de rebaptiser Allahabad, une ville de 1,2 million d'habitants, comme cela avait été fait pour Bombay devenu Mumbai en 1996 sous l'impulsion du parti nationaliste extrémiste Shiv Sena, est très critiquée par l'opposition. « Ceux qui s’y opposent ne sont pas conscients de l'histoire, de la culture et des traditions, et on ne peut rien espérer d’eux », a rétorqué Yogi Adityanath en visite dans un temple. 

 

A six mois des élections générales indiennes, c'est une étape de plus dans la dérive autoritaire du parti BJP, au pouvoir depuis 2014, qui inquiète intellectuels et démocrates. D’autant que cette réécriture du roman national hindou  s’accompagne de discours de haine, générant violences et même lynchages

 

En 1992 et en 2002, deux autres tentatives de changer le nom d'Allahabad avaient finalement été avortées. Mais celle-ci pourrait bien réussir. En août, la plus grande gare de triage d'Asie, Mughalsarai Junction («palais moghol»), située à Bénarès, fief électoral du Premier ministre Modi, a été rebaptisée en grande pompe «Pt Deen Dayal Upadhyay Nagar Junction», du nom d'un idéologue du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), une organisation nationaliste hindouiste et paramilitaire. 

 

Laurence Defranoux, Libération.fr le 18 octobre 2018.