Blue Flower

 

 

 

Le monument, deux fois la taille de la statue de la Liberté, représente l’un des pères de l’Inde indépendante et figure du nationalisme hindou, Vallabhbhai Patel.

 

 

 

Image d’artiste de la statue de 182 mètres de haut à l’effigie de Vallabhbhai Patel qui sera la plus élevée du monde.

Image d’artiste de la statue de 182 mètres de haut à l’effigie de Vallabhbhai Patel qui sera la plus élevée du monde. MEINHARDT GROUP

 

 

 

Ministre de l’intérieur dans le premier gouvernement de l’Inde indépendante, Vallabhbhai Patel mesurait 1,68 mètre et aimait la discrétion. Quelques décennies après sa mort, survenue le 15 décembre 1950, les nationalistes hindous lui ont fait gagner un peu de hauteur et d’exubérance.

 

Le premier ministre indien, Narendra Modi, va inaugurer, le 31 octobre, une statue géante à son effigie – la plus élevée du monde –, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance. Construite sur les berges du fleuve Narmada, d’une hauteur de 182 mètres, la « statue de l’unité » fait deux fois la taille statue de la Liberté, à New York.

 

Les Indiens ne feront pas qu’admirer le héros, ils pourront aussi visiter ses entrailles. Le monument accueillera dans ses pieds un centre de recherche consacré à l’agriculture et aux populations tribales. Un hôtel, un auditorium et un musée consacré au personnage historique seront également aménagés à hauteur de ses cuisses.

 

Les visiteurs ne pourront pas monter plus haut que sa poitrine, car à cette hauteur les vents sont trop violents, mais son nombril suffira à leur offrir une vue sur une vallée de fleurs aménagée pour l’occasion. « Les touristes viennent en Inde visiter le Taj Mahal. Bientôt, ils pourront visiter la statue de l’unité », s’est félicité Vijay Rupani, le chef du gouvernement de l’Etat du Gujarat, l’ancien fief de M. Modi, où est construite la statue.

 

« Homme de fer »

 

Dans le grand récit de l’indépendance de l’Inde, il faut bien admettre qu’il manquait au parti nationaliste hindou au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), un héros.

 

Le Mahatma Gandhi était membre du parti du Congrès, tout comme le premier dirigeant indien, Jawaharlal Nehru, arrière-grand-père de Rahul Gandhi qui est aujourd’hui l’opposant de M. Modi. Les extrémistes hindous, pour qui le sol indien est sacré, comme l’est Israël pour le peuple juif, sont infiniment redevables à Vallabhbhai Patel d’avoir « unifié » le territoire de la jeune nation. Ce dernier avait négocié le ralliement des centaines d’Etats princiers à l’Inde qui venait de naître, n’hésitant pas à user de la force pour les convaincre, d’où son surnom d’« homme de fer ».

 

L’ancien ministre de l’intérieur se tiendra donc debout au milieu d’un lac, comme s’il marchait sur l’eau, les épaules recouvertes d’un châle et habillé d’un dhoti, le regard tourné vers l’horizon. « Il fallait que la statue exprime la force et l’autorité », explique Ram Vanji Sutar. Ce sculpteur de 94 ans, au visage émacié et au corps légèrement voûté, a taillé dans le bronze quasiment tous les grands hommes politiques du pays. Il a reçu sa première commande de Jawaharlal Nehru, dont l’obsession était la construction de grands barrages qu’il appelait les « temples de la modernité ». « Il voulait une modeste statue pour rendre hommage aux ouvriers engagés dans ces grands travaux », se souvient-il. C’était l’époque où l’Inde penchait davantage du côté du socialisme que du nationalisme.

 

Dans un immense bâtiment d’une zone industrielle, en périphérie de Delhi, où il travaille avec son fils, Ram Vanji Sutar a gardé quelques œuvres de jeunesse où Marx, Bouddha, Jésus et Gandhi cohabitent dans les mêmes sculptures. « Cette époque est révolue, reconnaît l’artiste, désormais, le gouvernement préfère de grandes statues individuelles .» La construction d’une statue est le chemin le plus court pour réhabiliter un personnage historique. Elle s’impose encore plus facilement lorsqu’elle mesure 182 mètres.

 

Fabrication sous-traitée à une fonderie chinoise

 

Sauf que pour la « statue de l’unité », tout ne s’est pas vraiment passé comme prévu. Lorsqu’il a dévoilé le projet, en 2010, Narendra Modi, alors chef du gouvernement régional dans le Gujarat, avait envoyé des milliers de camions collecter auprès des paysans des morceaux de fer et de la terre pour construire l’édifice.

 

Or ces derniers préféraient sans doute vendre leur ferraille à des recycleurs plutôt que donner des gages au nationalisme hindou. La récolte fut maigre. Et l’Inde s’est ensuite rendue compte qu’elle n’avait pas les moyens de construire un monument d’une telle hauteur. Sa fabrication a donc été sous traitée… à une fonderie en Chine, en contradiction avec la politique du « make in India » promue par M. Modi.

 

Ram Vanji Sutar et son fils Anil Ram Sutar ont eu quelques frayeurs en se rendant sur place pour superviser les travaux. « Ils nous ont envoyé une première maquette où Vallabhbhai Patel avait des faux airs de Mao, les pommettes relevées et le visage légèrement arrondi, explique Anil Ram Sutar, les Chinois peuvent s’autoriser davantage de liberté en sculptant Bouddha alors que nous devions reproduire Vallabhbhai Patel à l’identique. » Le sculpteur indien et son fils leur ont pointé les détails à corriger au laser, à plusieurs dizaines de mètres de distance de la statue géante. Chaque couture de ses sandales, chaque pli de sa peau a dû être reproduit dans les mêmes proportions.

 

Culte de la personnalité

 

Les opposants au projet critiquent un culte de la personnalité qui coûtera au pays près de 400 millions d’euros. Il y a aussi derrière cette statue l’idée qu’un homme seul peut façonner la plus grande démocratie du monde. C’est peut-être l’illusion que veut donner M. Modi à quelques mois des élections, prévues en mai 2019, lui qui cultive l’image d’un dirigeant fort et charismatique.

 

« Chaque Indien regrette que Sardar Patel ne soit pas devenu le premier premier ministre » de l’Inde, avait déclaré M. Modi en 2013, une critique à peine voilée de Jawaharlal Nehru, l’arrière grand-père de son opposant.

 

Mais la politique du présent ne fait pas justice à l’histoire. Elle met en concurrence les figures historiques de Nehru et de Patel alors que, selon l’historien Ramachandra Guha, « les deux formaient un duumvirat qui, lors des premières années de l’indépendance, unirent et renforcèrent l’Inde. » « Nous avons été ensemble des camarades de longue date mus par une cause commune », écrivit Patel à Nehru dans une lettre rédigée peu après la mort du Mahatma en 1948.

 

Julien Bouisssou, Le Monde.fr le 17 octobre 2018.