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Un journaliste devenu secrétaire d'Etat aux affaires étrangères est notamment visé

 

Un an après la déferlante du mouvement #metoo sur les réseaux sociaux à laquelle elle avait relativement échappé, l'Inde s'enflamme à son tour pour des accusations de viol et de harcèlement sexuel. Est-ce parce que, cette fois, les milieux du spectacle et des médias sont éclaboussés ? Mardi 9  octobre, le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères du gouvernement Modi, Mobashar Jawed Akbar, a été accusé de harcèlement sexuel par six femmes journalistes quand il exerçait lui-même cette profession dans des titres de premier plan, comme India Today et The Sunday Guardian. Il aurait, à l'époque, organisé des entretiens d'embauche dans des chambres d'hôtel pour faire des avances à des débutantes.

 

Priya Ramani, ancienne rédactrice en chef de Mint Lounge, un supplément du quotidien économique Mint, avait raconté avec force détails, en  2017, comment elle avait été victime dans un palace de Bombay " du comportement inapproprié " d'un patron de presse en vue, sans pour autant le nommer. Elle vient de préciser sur Twitter qu'il s'agissait de M. Akbar, à la suite de quoi plusieurs de ses consœurs ont, à leur tour, dénoncé le journaliste devenu, en  2014, porte-parole du Parti du peuple indien (BJP), la formation nationaliste hindoue aujourd'hui au pouvoir.

 

Parmi elles, Prerna Singh Bindra, spécialiste de l'environnement, qui collabore au Times of India : " C'était #MJAkbar Je ne le dis pas avec légèreté, je connais les conséquences de fausses accusations. C'était il y a dix-sept ans, je n'ai pas de preuve concrète, mais j'étais jeune et très impressionnée par ce journaliste brillant et sensible. "

 

 

 

" Tsunami de révélations "

 

M.  Akbar n'avait toujours pas réagi, mercredi 10  octobre au matin. On le dit en déplacement au Nigeria. Sa ministre de tutelle, Sushma Swaraj, chef de la diplomatie indienne, a été interpellée par la presse, mais elle n'a pas répondu à la question de savoir si une enquête allait être menée au sein de son ministère.

 

La vague de dénonciations a démarré vendredi 5  octobre, lorsqu'une écrivaine, Sandhya Menon, a déclaré avoir été victime de harcèlement sexuel par le passé de la part du chef du bureau du Times of India à Hyderabad, K R Sreenivas, et de Gautam Adhikari, rédacteur en chef au quotidien DNA, installé à Bombay. Depuis, c'est l'hécatombe. Le Times of India a relevé de ses fonctions M. Sreenivas, que sept femmes ont entre-temps accusé " de gestes déplacés, d'attouchements et de messages obscènes ", tandis que le chef du service politique du Hindustan Times et un journaliste au Business Standard, accusés de faits similaires, ont démissionné, mardi 9  octobre.

 

" Ce tsunami de révélations met en lumière une pathologie lamentable qu'on n'évoquait jusqu'ici qu'en chuchotant ", se félicite le site d'information The Wire. Si la profession avait été choquée en  2013 par l'arrestation pour viol de -Tarun Tejpal, fondateur de l'hebdomadaire Tehelka, aucune révélation de cette envergure ne s'était produite depuis lors. " #metoo déferle enfin sur les rédactions en Inde ", se réjouit le site Asia Times.

 

Le mouvement ne touche pas seulement la presse. Une actrice de Bollywood, Tanushree Dutta, vient de déposer plainte contre un comédien, Nana Patekar, pour harcèlement sexuel il y a dix ans. Une productrice de télévision, Vinta Nanda, a donné une conférence de presse pour raconter son viol par la star de cinéma Alok Nath, il y a vingt ans.

 

Dimanche 7  octobre, la société de production Phantom Films, à l'origine de la première série indienne sur Netflix lancée cet été, Le Seigneur de Bombay, s'est sabordée après la publication de témoignages contre un de ses fondateurs, le réalisateur Vikas Bahl. Mardi, un député du BJP a mis en garde contre #metoo, " un mouvement utilisé comme moyen de chantage " pour des faits " non avérés " et selon lui pour la plupart prescrits.

 

Un raisonnement courant dans un pays où les requêtes en divorce à l'initiative de l'épouse dissimulent " fréquemment " des cas d'extorsion à l'encontre du mari, indique un avocat à la Haute Cour de Bombay spécialisé dans le droit de la famille : " Beaucoup d'hommes se suicident après avoir été traînés sans fondement devant un juge. "

 

 

Guillaume Delacroix, Le Monde daté du 11 octobre 2018