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Confrontée à une croissance démographique hors normes et à une urbanisation galopante, l’Inde rêve de villes nouvelles exemplaires. Des projets fous, souvent confiés au secteur privé, ont été lancés, mais leur fiasco a poussé les pouvoirs publics à revoir leur copie.

 

 

 

Devant le Centre de conférence internationale, les vestiges de boutiques et d’attractions témoignent de la gloire éphémère de Lavasa (Inde).Devant le Centre de conférence internationale, les vestiges de boutiques et d’attractions témoignent de la gloire éphémère de Lavasa (Inde). GUILLAUME DELACROIX

 

 

 

A quoi peut bien ressembler une ville indienne en cessation de paiement ? Pour prendre la mesure de la déconfiture de Lavasa, qui a déposé le bilan le 30 août, une seule solution : depuis Bombay, sur la côte ouest du sous-continent, prendre l’autoroute en direction du levant et, passé Pune, bifurquer à droite sur une piste.

 

Le parcours dure quatre bonnes heures. Fin septembre, le paysage est bucolique, les pluies de la mousson ont transformé les montagnes du Maharashtra en jungle verdoyante. Au détour d’un col, un portique flanqué d’une guérite en état de décomposition avancée souhaite la bienvenue au visiteur.

 

Deux employés affalés sur des chaises bancales prélèvent un péage de 500 roupies (6 euros) et rendent la monnaie assortie de bons de réduction pour de prometteuses attractions. Mais arrivé au bord du lac, il faut se rendre à l’évidence : le petit port multicolore que les plaquettes publicitaires vantaient il y a moins de dix ans comme « le Portofino de l’Inde » est désert. On croirait découvrir un parc de loisirs qui aurait été soudainement abandonné à la suite d’une attaque chimique. Ou un décor de cinéma qui n’aurait jamais été replié.

 

Un rêve inaccessible au commun des Indiens

 

Lavasa est le dernier avatar des mirages urbains de l’Inde. La bourgade avait été conçue au début des années 2000 comme une ville nouvelle exemplaire. Eau et électricité en continu, ordures ramassées tous les matins, Internet par fibre optique pour tout le monde… Un rêve inaccessible au commun des Indiens.

 

Ce projet un peu fou avait été confié à une entreprise privée, Lavasa Corporation, filiale du groupe de BTP Hindustan Construction Company (HCC). Un cas de figure inédit, pour lequel les autorités avaient opté après avoir entendu parler d’une telle pratique aux Etats-Unis. Le site devait attirer 50 000 habitants, il y en a à peine un millier aujourd’hui.

 

« Il y a eu de grosses erreurs de gestion et la firme a rapidement été à court de liquidités, affirme Suresh Goswami, un producteur de cinéma installé ici en 2011, dans une maison de lotissement. Les terrains ont été achetés aux autochtones pour une bouchée de pain, 25 000 roupies l’acre [295 euros, soit 7 centimes d’euro le mètre carré], mais l’autoroute qui devait nous mettre à deux heures de Bombay n’a jamais vu le jour. »

 

 

 

« Rupture »

 

Dans un pays confronté à une croissance démographique hors norme (bientôt 1,3 milliard d’habitants) et à une urbanisation galopante, Lavasa fait désormais figure de contre-exemple absolu. En 2017, le gouvernement de Narendra Modi a estimé que 50 % de la population du sous-continent vivrait en ville en 2030, contre un peu plus de 30 % aujourd’hui. Cela signifie que près de 300 millions d’individus supplémentaires seront installés en zone urbaine d’ici là.

 

Toutefois, en dépit de sa proximité avec les milieux patronaux, le pouvoir actuel sait que ce gigantesque défi ne saurait être relevé sans l’intervention de l’Etat et le soutien financier de l’étranger. Tel est l’esprit du programme des cent smart cities lancé en 2015.

 

Comme le relève Sanjay Srivastava, professeur de sociologie à l’Institut de la croissance économique de Delhi, ces villes intelligentes ont marqué « une rupture » car « c’est la première fois qu’au niveau fédéral, la puissance publique faisait appel aux capitaux privés pour développer les villes ».

 

Mais le gouvernement garde la main, grâce à la mise en place de special purpose vehicles, des agences régionales qui coordonnent le renouvellement urbain en passant au-dessus des municipalités. Et des structures internationales participent à certains projets, comme l’Agence française de développement à Chandigarh, Nagpur et Pondichéry.

 

« Politiquement correct »

 

Sur la liste des smart cities, alors que la faillite de Lavasa semblait déjà inéluctable, les villes nouvelles planifiées au milieu de nulle part ont été rapidement mises à l’écart. Ainsi de Gift City et Dholera, restées à l’état de mirage dans le désert du Gujarat.

 

« Narendra Modi a compris qu’il était plus réaliste d’investir dans les villes existantes, pour sortir par le haut du cloaque urbain dans lequel l’Inde est embourbée, avance Michel Sabatier, fondateur du Centre EuroIndia. L’Inde a retrouvé une forme de fierté nationale avec les dizaines de milliers d’ingénieurs informaticiens qui travaillent à Bangalore ; elle a maintenant envie de croire que c’est la high-tech qui va parvenir à rénover le tissu urbain du pays. »

 

 

Une ambition qui, à ce stade, ne produit des effets qu’à certains endroits, comme Bhubaneswar, capitale de l’Orissa, apparue en 2017 dans le Top 20 du Global Smart City Performance Index publié par l’américain Intel. Ou encore Pune, au Maharashtra. Et Mysore, au Karnataka.

 

L’usage des nouvelles technologies pour faire croître les villes et améliorer la qualité de vie en milieu urbain n’est pourtant pas une idée originale. « Le premier à en avoir parlé est Lord Curzon, vice-roi des Indes de 1899 à 1905, ce à quoi Gopal Krishna Gokhale [l’un des pionniers du mouvement d’indépendance] avait rétorqué qu’il vaudrait mieux d’abord écouter les aspirations du peuple », signale Awadhendra Sharan, professeur d’histoire au Centre for the Study of Developing Societies (CSDS) de Delhi.

 

D’après lui, rien n’a changé. « Actuellement, les décideurs indiens érigent Singapour et Séoul en modèles, mais ils oublient de demander leur avis aux gens, qui viennent en ville d’abord pour trouver du travail et n’ont que faire des initiatives, environnementales par exemple, qui sont prises à leur insu et souvent aux dépens des plus pauvres. A cet égard, des projets comme Lavasa, qui prônent le développement durable pour résoudre toutes les problématiques urbaines, relèvent juste du politiquement correct. »

 

Echapper à toute gouvernance démocratique

 

Directrice de recherche au Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud du CNRS, Loraine Kennedy partage le même avis : « C’est l’Etat qui continue de piloter et de financer en grande partie les projets, même si l’une des grandes tendances des politiques urbaines indiennes est de considérer que la puissance publique n’a pas assez de ressources, vu l’ampleur des besoins, et que le privé pourra toujours mieux faire. On en a la preuve avec Lavasa, ça ne marche pas. »

 

Le « Portofino de l’Inde » illustre une autre « manie nationale », ajoute Loraine Kennedy, celle de « vouloir extraire certains espaces du tissu institutionnel normal pour contourner le droit commun en vigueur », un phénomène qui a commencé bien avant l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi.

 

Si les promoteurs privés de Lavasa ont pu mettre leur projet à exécution, c’est en effet qu’ils ont obtenu des autorités du Maharashtra l’autorisation de former une Special Planning Authority, qui les exonère de se constituer en municipalité et leur permet d’échapper ainsi à toute gouvernance démocratique.

 

« A l’époque, il y avait un énorme non-dit autour de cette structure, mais son objectif réel était d’éviter la récupération politique et la corruption qui va avec », décrypte Loraine Kennedy. L’Etat, ayant Bombay pour capitale, avait imaginé ce modèle dans les années 1990 pour faire naître plusieurs villes dans la chaîne de montagnes qui longe la côte occidentale de l’Inde, les Ghats occidentaux. Il y eut Lavasa, mais aussi d’autres projets plus ou moins bancals, comme Aamby Valley City, financée par le conglomérat privé Sahara India Pariwar et réduite finalement à un hôtel de luxe, ou Magarpatta, construite à l’initiative des Magar, une famille d’industriels de Pune, aux allures de cité-dortoir.

 

Revitalisation urbaine

 

Les fondateurs de Lavasa, eux, prétendent que leur échec vient d’ailleurs. Ils étaient deux : un politicien, Sharad Pawar, président du Parti du congrès nationaliste, et un homme d’affaires, Ajit Gulabchand, PDG du groupe HCC. Ce dernier raconte au Monde que si leur rêve s’est envolé, c’est parce que les banques indiennes ont accumulé « tellement de créances douteuses au cours de la dernière décennie qu’elles ne prêtent plus qu’au compte-gouttes ».

 

Et, surtout, parce que le projet, qui commençait à sortir de terre, a été « torpillé » en 2010 par un gouvernement sous tutelle de la famille Gandhi, qui était « allergique à l’idée que des entrepreneurs privés réussissent un projet urbain aussi novateur ».

 

Sur décision du ministre de l’environnement de l’époque, les travaux avaient été gelés pendant près de trois ans, au motif que le portique d’entrée de Lavasa était situé légèrement au-dessus de la limite de constructibilité de 1 000 mètres d’altitude. D’autres sources font état du non-respect de certaines normes, comme la construction de bâtiments en bord de lac, auquel le Tribunal vert, mis en place en 2010 à Delhi pour rendre justice dans le domaine environnemental, a vite trouvé à redire.

 

 

La baguette magique des smart cities pourra-t-elle éviter à l’Inde un nouveau Lavasa ? La politique de la ville a bien d’autres volets. Ainsi de la mission Amrut, lancée en 2015 pour mettre en œuvre des projets de revitalisation urbaine. Ainsi, également, du programme Housing for All by 2022, qui vise à raser les bidonvilles pour pouvoir construire plus de vingt millions de logements sociaux. Des politiques ciblant toutes les tailles d’agglomération, alors que la réalité du terrain est extrêmement complexe, souligne l’ancien numéro deux de la Reserve Bank of India, la banque centrale nationale, Rakesh Mohan.

 

Dans un rapport sur « Les enjeux du développement urbain en Inde au XXIe siècle », paru en 2012, cet économiste de renom, enseignant à Stanford (Californie), pointait une erreur de jugement fréquemment commise : « On pense que les grandes villes ont connu une croissance plus rapide que les autres, que ce phénomène est indésirable et qu’il doit être compensé par davantage d’investissements en faveur des villes petites ou moyennes. » Or cela est faux, expliquait-il. Pour preuve : « Plus des deux tiers de la population urbaine » vit dans 400 villes comptant plus de 100 000 habitants et, à l’horizon 2030, « l’Inde comptera soixante-dix villes de plus de 1 million d’habitants ».

 

Dette de 780 millions d’euros

 

A Lavasa, un administrateur judiciaire nommé par la Haute Cour de Bombay a récupéré les clés de la ville fin septembre. Il a neuf mois pour trouver un nouvel investisseur et restructurer la dette de Lavasa Corporation, qui a grimpé à 6 600 crores (780 millions d’euros). Plus de trois milliers de logements n’ont jamais été achevés, alors que la majorité d’entre eux avait trouvé preneur.

 

Le groupe Accor, qui exploite un hôtel Mercure de 130 chambres, a prévenu tout récemment qu’il décrocherait son enseigne à la fin de l’année. En juillet, il a dénoncé le contrat qui lui avait octroyé la responsabilité du Centre de conférences international de Lavasa. « Nous n’étions plus payés depuis des mois », témoigne une source interne, qui se souvient des débuts euphoriques de la ville nouvelle : « Le week-end, on refusait du monde et les gens faisaient la queue pour acheter des villas sur plan. »

 

Aujourd’hui, les façades des bords du lac donnent encore le change. Quatre ou cinq restaurants ont même sorti quelques chaises pour accueillir d’improbables clients. A l’arrière de cette vitrine, des immeubles à l’état d’ossature commencent gentiment à s’affaisser, le long de trottoirs aux dalles disjointes envahies par des herbes folles. Les poubelles de tri sélectif s’inclinent bouche béante et, au loin, deux manèges rouillés n’attendent plus que le vent pour tourner.

 

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 7 octobre 201#8.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir aussi :

 

Inde : comment le projet urbain de Lavasa a viré au cauchemar

 

Amaravati, la prochaine chimère urbaine indienne

 

« L’Inde est aujourd’hui aussi urbanisée que la Chine »