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Le psychanalyste et essayiste décrypte les différentes perceptions qu’ont les Indiens de l’homosexualité, en fonction des époques et des communautés.

 

Dans quel contexte la dépénalisation de l’homosexualité a-t-elle été prononcée, le 6 septembre, par la Cour suprême indienne ?

 

En Inde, hormis quelques membres de l’élite anglophone des grandes villes, les hommes qui ont des relations avec des hommes – et ils sont nombreux – ne s’identifient pas comme homosexuels. Ils ne compromettent donc pas leur identité masculine, qui consiste à se marier et à avoir des enfants.

 

­Ashok Row Kavi, un militant transgenre de la cause gay, ­raconte que, quand il était jeune et que sa famille le poussait à se marier, il avait explosé de colère en leur disant qu’il aimait « baiser les hommes ». « Je m’en fiche de savoir si tu baises avec des crocodiles ou des éléphants, lui avait répondu sa tante, mais pourquoi ne peux-tu pas te marier ? »

 

Par ailleurs, les lesbiennes n’existent tout simplement pas – du moins en apparence. Encore une fois, les Indiens n’ignorent pas leur existence, mais pensent que cette sexualité est liée à la frustration sexuelle des célibataires, des veuves ou des femmes qui n’ont pas de rapports sexuels avec leurs maris. Par exemple, dans le film Fire, sorti en 1998 sur les écrans indiens, les deux femmes qui entretiennent une liaison amoureuse sont malheureuses en ménage. Le propos du film a néanmoins créé une énorme polémique et des militants hindous ont mis le feu à des salles de cinéma.

 

Comment l’homosexualité était-elle perçue dans le passé de l’Inde ?

 

L’Inde ancienne est en général silencieuse sur le sujet de l’homo­érotisme. La définition moderne de l’homosexualité repose sur l’idée d’une préférence pour un partenaire de même sexe alors que ; dans l’Inde ancienne, elle se définit par un comportement atypique par rapport à son genre ou à la sexualité.

 

L’homosexuel est alors censé appartenir à la classe déficiente de ceux que l’on appelait kliba en sanskrit. Ce terme fourre-tout désignait quelqu’un de stérile, d’impotent, de castré, un travesti, un homme pratiquant le sexe anal ou oral, un homme sans fils. En résumé, kliba était le terme utilisé par les hindous pour désigner un homme qui, selon leurs propres termes, avait une sexualité dysfonctionnelle – un handicap, dirions-nous aujourd’hui.

 

Le terme « kliba » n’existe plus mais il a laissé des traces. L’homosexualité est encore considérée comme une déficience, elle suscite un mélange de pitié et de consternation, voire un certain degré de révulsion envers un homme incapable de se marier et d’avoir des enfants – des sentiments qui restent associés à l’image de l’homosexuel indien.

 

Il y a malgré tout une tolérance relative des Indiens envers l’homosexualité que l’universitaire Ruth Vanita, dans Same-Sex Love in India [Palgrave Macmillan, 2000, non traduit], associe au concept hindou de réincarnation : l’attraction mutuelle est involontaire car elle est provoquée par un attachement apparu dans une vie antérieure.

 

L’homosexualité était-elle stigmatisée et punie dans le passé précolonial de l’Inde ?

 

Les rapports homosexuels étaient ignorés ou stigmatisés comme étant d’un rang inférieur, mais jamais persécutés. Dans les dharmashastras [les traités juridiques], l’homoérotisme masculin était puni de manière modérée : un bain rituel ou le paiement d’une petite amende suffisait à se racheter.

 

L’arrivée de ­l’islam n’y a rien changé : les théologiens musulmans d’Inde ont affirmé que le Prophète prévoyait une punition sévère pour la sodomie, mais la culture musulmane indienne a subi l’influence persane, qui célèbre l’homoérotisme dans sa littérature. Dans la poésie mystique soufie, persane et plus tard ourdoue, la relation entre le divin et l’humain s’exprime par des métaphores homo­érotiques. Ce mysticisme s’exprimait aussi entre hommes.

 

Au moins jusqu’à la moitié du XXe siècle, lorsque les Etats princiers ont intégré l’Inde indépendante, l’homosexualité était ­courante dans les cours royales : les relations homosexuelles étaient bien plus sûres que les relations avec des maîtresses, dont les intrigues et les enfants pouvaient être source d’infinies rivalités.

 

Le code moral a changé avec la colonisation de l’Inde par les Anglais : la loi de 1861 contre l’homosexualité ou la loi de 1884 interdisant aux travestis de se montrer en public sont des exemples de ce code victorien répressif de la fin du XIXe siècle. Il est surprenant de voir aujourd’hui les réactionnaires hindous et musulmans, qui rejettent l’homosexualité comme une importation de l’Occident, souscrire à ce code moral qui est pourtant si étranger à la tradition indienne.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr 13 septembre 2018

 

Sudhir Kakar est un psychanalyste et essayiste indien, auteur de plusieurs ouvrages dont Eros et Imagination en Inde (Des Femmes, 1990), Fou et Divin (Seuil, 2010), ou encore L’Ascète du désir (Seuil, 2001).

 

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Un genre à part.

 

Chaque année, le temps d'un festival, la communauté indienne des transgenres se retrouve à Koovagam, dans le sud de l'Inde. Un des rares moments où ils peuvent fêter ensemble leur identité à l'abri du rejet, du harcèlement et des agressions sexuelles dont ils sont communément l'objet. Au printemps, la photographe Lea Colombo a saisi ces moments de communion. Derrière les couleurs saturées de ses clichés transparaît la souffrance d'êtres mis à l'écart d'une société où l'homosexualité vient tout juste d'être dépénalisée.

 

Au printemps, la photographe Lea Colombo s'est rendue dans la petite ville de Koovagam, dans le sud de l'Inde. Ici, pendant dix-huit jours, la communauté indienne des transgenres se retrouve chaque année pour danser, chanter et célébrer la divinité Aravan, dans le temple Koothandavar, qui lui est dédié. L'édition 2018 aura été la dernière avant que la Cour suprême indienne ne dépénalise l'homosexualité, le 6 septembre. Sur les photos de Lea Colombo, les transgenres sont plongés dans l'obscurité ou effacés derrière une lumière blafarde, leurs visages sont maquillés, saisis de profil ou de trois quarts, leurs silhouettes parfois tronquées. Ils sont photographiés sans qu'on puisse vraiment les voir, à l'image de leur place dans la société. Car, derrière les flous, les sourires et les couleurs saturées qui donnent l'illusion du bonheur, on devine leur solitude et les souffrances du quotidien. Si on chante, on boit et on danse à -Koovagam, c'est aussi pour oublier le harcèlement de la police et les agressions sexuelles au quotidien. Les transgenres appartiennent à la société indienne, mais y sont mis à l'écart. Souvent répudiés par leurs familles, ils vivent en petits groupes, gagnent leur vie en se -prostituant ou en mendiant, usant des pouvoirs magiques qu'on leur confère. De nombreux Indiens les gratifient volontiers de quelques roupies aux carrefours des grandes villes, pour éviter qu'ils ne leur jettent de mauvais sorts.

 

La ville de Koovagam, le temps d'un festival, est alors l'un des rares lieux où les transgenres peuvent se réunir et fêter ensemble leur identité en toute sécurité, loin des regards de désapprobation. On y parle de droits, d'avenir. Depuis quelques années, on y organise aussi des concours de beauté. Des ONG profitent de ce rassemblement pour sensibiliser la communauté aux risques du VIH et distribuer des préservatifs. Les transgenres y observent aussi des rituels hindous de purification et se pressent au temple pour un mariage symbolique avec Aravan, célébré par un prêtre qui leur enfile autour du cou un cordon jaune sacré. Aravan est un héros du conte épique du Mahabharata qui accepte de sacrifier sa vie à la déesse Kali pour que l'armée des Pandavas puisse remporter la guerre contre le clan des Kauravas. Il pose toutefois une condition : qu'il puisse se marier avant de mourir. Aucune prétendante ne souhaitant épouser un homme presque mort, le dieu Krishna se dévoue en prenant la forme d'une femme (Mohini) et s'unit à lui, le temps d'une nuit, avant de devenir veuve le lendemain. Pour les transgenres, épouser symboliquement un héros du Mahabharata, en s'identifiant à Krishna, est finalement une manière de revendiquer une place dans la société indienne. Place que la dépénalisation de l'homosexualité ne leur donnera pas forcément.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 14 septembre 2018

 

(photos Lea Colombo dans le Magazine M du quotidien Le Monde du 15 septembre 2018)