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Photo: Victor Char L’urbanisation rapide de l’Inde est une «nourriture providentielle» pour la presse écrite: entre 2014 et 2050, il y aura 400 millions d’Indiens de plus dans les villes. Des générations entières
de lecteurs dans un pays où les mots sont encore sacrés… surtout sur papier.

 

 

 

À l’heure où les journaux nord-américains et européens sont victimes de recettes publicitaires en baisse et de l’exode des lecteurs, leurs confrères indiens vivent des jours heureux. Comment l’expliquer ?

 

Ils sont intouchables. Pas question de tourner la page du papier et de plonger dans le tout numérique. Non, en Inde les « bons vieux journaux » ont encore de beaux jours devant eux. Ce sont des vaches sacrées.

 

Année après année, ils affichent une santé de fer avec des taux moyens de croissance frisant les 10 %. Une fois lus — religieusement du début à la fin —, ils se « réincarnent » en sachets d’épices ou enveloppent poissons, viandes et sandwichs de toutes sortes.

 

Un quotidien sur cinq dans le monde est publié en Inde. Les rotatives tournent à plein régime pendant que la lente agonie des journaux se poursuit en Occident. Et pourtant, plus d’Indiens ont accès à un cellulaire qu’à des toilettes. Mais voilà, « seulement 40 millions d’Indiens lisent leurs journaux en ligne contre dix fois plus sur papier », rappelle Amiteshwar Kukreja du Times of India, le plus grand quotidien de langue anglaise au monde, avec près de trois millions d’exemplaires par jour, un million de moins que le Dainik Jagran publié en hindi, langue parlée par plus de 40 % des 1,2 milliard d’Indiens. Tous les grands quotidiens ont des éditions nationales et le moindre numéro est lu en moyenne par quatre lecteurs.

 

Un lien viscéral

 

Les paperwallahs, les livreurs de journaux, sont la cheville ouvrière de cette industrie florissante. À Mumbai, comme dans n’importe quelle ville indienne, ils distribuent à bicyclette le journal, souvent en le jetant directement sur les balcons des immeubles. S’abonner à un quotidien semble être un devoir civique et en lire un deuxième est souvent la règle. Il y a pratiquement un vendeur à chaque coin de rue de l’ancienne Bombay.

 

À peine 35 % des internautes indiens lisent leur quotidien sur la Toile. Pourquoi ? Certes, moins de 10 % des foyers indiens (90 % au Québec) ont accès à Internet, mais il y a encore un lien viscéral avec le papier, même chez les jeunes. Comment l’expliquer ? « Le journal papier, indique Anant Goenka de l’Indian Express (400 000 exemplaires), est plus crédible que les médias électroniques, y compris les médias numériques. »

 

Ces derniers misent davantage sur le breaking views, avec des vidéos de toutes sortes, que sur le breaking news. La télévision compte plus de 400 chaînes de nouvelles à travers les 28 États de la plus grande démocratie du monde, mais nombre d’entre elles sont proches des pouvoirs politiques ou économiques. « Une chaîne comme Republic diffuse des nouvelles à la Fox News et à la sauce nord-coréenne », note Naresh Fernandes, directeur de Scroll, un site numérique non payant créé il y a moins de cinq ans et qui, assure-t-il, compte 12 millions de visiteurs uniques par mois « parce que nous misons sur des nouvelles qui ont du sens ».

 

Mais son site, comme la douzaine d’autres que compte Mumbai, obtient à peine 10 % de la tarte publicitaire indienne, contre 42 % pour la presse écrite, 38 % pour la télévision et 10 % pour la radio.

 

Rares sont les quotidiens qui n’ont pas une pleine page de publicité avant d’ouvrir leur « une ».

 

Avec 75 000 journaux, édités en 32 langues, l’Inde est sans contexte le dernier bastion dans le monde d’une presse écrite assiégée. Dans les rues de Mumbai, le poumon économique indien où richesse et pauvreté se côtoient sans vergogne, se promener avec un journal dans les mains se fait toujours la tête haute. « C’est dire qu’on sait lire, qu’on a atteint un certain statut ! », explique Derick B. Dsa du Times of India.

 

Seshadri Rangarajan, 65 ans, lit les journaux depuis l’âge de cinq ans et, quand il se promène, son journal est au fond de sa sacoche. « Je n’ai pas besoin de m’exhiber. À mon âge ce serait immature. »

 

Photo: Victor Char Il y a pratiquement un vendeur de journaux à chaque coin de rue de l’ancienne Bombay.

 

 

 

Comme tous les lecteurs de n’importe quel journal, il le lit en déboursant cinq cents. Les journaux indiens sont les moins chers au monde. « On pourrait même dire qu’ils sont gratuits. Cela nous coûte plus à les produire. Encore une fois, heureusement que la publicité est au rendez-vous », indique Anant Goenka qui, à 32 ans, dirige l’Indian Express fondé par son grand-père en 1931.

 

Les journaux bénéficient aussi de la croissance soutenue de l’alphabétisation : plus de 72 % des Indiens savent lire et écrire. « Cela augmente d’année en année et cela est une manne pour nous », explique encore Goenka.

 

L’urbanisation rapide de l’Inde est également une « nourriture providentielle » pour la presse écrite : entre 2014 et 2050, il y aura 400 millions d’Indiens de plus dans les villes. Des générations entières de lecteurs dans un pays où les mots sont encore sacrés… surtout sur papier.

 

Nuages à l’horizon ?

 

S’il n’y a pas de crise dans la presse écrite indienne, tout n’est pas rose. « Ces six derniers mois, nous avons dû subir une hausse du prix du papier journal de 73 %. La Chine est le principal fournisseur de notre industrie », indique Anant Goenka.

 

Pas de quoi s’inquiéter cependant dans un pays où au moins 70 % du revenu total de la presse écrite provient de la publicité. « Nous refilerons la facture à nos annonceurs ! »

 

Pour Goenka, les nuages à l’horizon viendront du monde numérique. La presse en anglais finira par être menacée par le développement des plateformes numériques. Les 125 millions d’Indiens parlant couramment la langue de Shakespeare changeront leurs habitudes de lecture, s’accordent à dire les journalistes des médias anglophones.

 

« Mon opinion personnelle est que la presse écrite anglaise va encore durer au moins 20 ans. La presse dite vernaculaire beaucoup plus longtemps », croit Suneet Johar, du Times of India.

 

Pour l’heure, c’est la « coexistence pacifique » entre l’imprimé et le numérique. Le « bon vieux papier » a le temps de voir venir avant de dire : « On tue la une ! »

 

Antoine Char, Le Devoir.com (Canada) le 13 septembre 2018.

 

 

 

 

 

Lynchage et «fake news»

« Les Indiens aiment ce qu’on appelle ici le système ABC [Astrologie, Bollywood, Cricket], mais ils veulent aussi s’informer, et la presse écrite est là pour ça », indique Naresh Fernandes, de Scroll. Selon lui, les fake news prolifèrent en Inde, surtout avec WhatsApp (un canal de communication très populaire avec plus de 100 millions d’utilisateurs) : « Une quarantaine de personnes sont mortes, souvent lynchées, à cause de fausses nouvelles l’an dernier. » Si les lynchages provoqués par les rumeurs ne sont pas un phénomène nouveau dans le deuxième pays parmi les plus peuplés de la planète, la vitesse à laquelle les moyens de communication numériques s’infiltrent dans la société indienne accélère de façon effrénée la circulation des fake news. Pour la grande majorité des Indiens, les « vraies nouvelles » se trouvent dans le papier. Pas étonnant qu’ils soient les plus grands consommateurs de journaux au monde.