Blue Flower

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De gauche à droite : le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammad ben Salmane, le Premier ministre pakistanais Imran Khan et le président de la République islamique d'Iran Hassan Rohani. //Archives AFP

 

Peu de temps après sa victoire électorale, fin juillet, Imran Khan, le nouveau Premier ministre pakistanais, a fait savoir à l’Iran et à l’Arabie saoudite que son pays était prêt à jouer un « rôle constructif et positif » entre les deux puissances. Une proposition importante pour la région, d’autant plus qu’Imran Khan pourrait bien réussir à faire de son pays un pont diplomatique indispensable entre les deux compétiteurs moyen-orientaux. Grâce à cette élection, mais aussi à une diplomatie d’équilibre entre Téhéran et Riyad, qui s’est affirmée depuis plusieurs années maintenant avec plus ou moins de bonheur, le Pakistan a la capacité d’être entendu par ces deux pays.

 

« Divine surprise »

 

Le régime iranien s’est naturellement réjoui de la victoire d’Imran Khan. Déjà pendant la campagne électorale, ce dernier s’était clairement opposé à la logique sectaire antichiite. Alors que le clan de l’ancien Premier ministre Nawaz Sharif (destitué en juillet 2017 pour corruption et incarcéré un an plus tard) et de son frère Shahbaz s’était affiché comme ouvertement prosaoudien, et capable de flirter avec l’extrême droite sunnite, le nouveau Premier ministre a toujours parlé positivement de l’Iran. Et dans le passé, il a été une force conséquente de l’opposition à une implication pakistanaise dans la guerre au Yémen. Il voulait que dans ce terrible conflit, son pays soit un négociateur plutôt qu’un acteur dans une guerre d’ailleurs très impopulaire dans sa population. Quand le Parlement a largement voté contre l’implication militaire pakistanaise au Yémen en 2015, cela a été une grande victoire pour Khan, mais aussi l’expression d’un désir généralisé, dans les élites civiles et militaires pakistanaises, de ne pas se laisser entraîner dans la croisade saoudienne contre l’Iran. Aujourd’hui, le gouvernement d’Imran Khan confirme cette tendance à l’apaisement. Une très bonne nouvelle pour le régime iranien, qui compte ses appuis face à une administration Trump belliciste.

 

Les débuts du Premier ministre pakistanais vont dans le sens d’une embellie dans les relations irano-pakistanaises. Lors de sa récente visite à Islamabad, la semaine dernière, le ministre des Affaires étrangères iranien Javad Zarif a rappelé que la situation sécuritaire à la frontière entre Iran et Pakistan s’était arrangée, un point essentiel pour l’Iran dans sa lutte contre les séparatistes/jihadistes baloutches du Sistan-Baloutchistan. C’était une source de tensions entre Téhéran et Islamabad il y a encore quelques années. Autre bonne surprise pour Téhéran, à l’occasion de cette visite, le nouveau chef de la diplomatie pakistanaise, Shah Mehmood Qureshi, a soutenu l’Iran face au retrait américain de l’accord sur le nucléaire. Signe d’un rejet de la politique voulue par le président Trump, il a exprimé le souhait de son pays de voir les autres acteurs dudit accord le soutenir pleinement.

 

Encore plus important pour Téhéran, Imran Khan a montré un intérêt réel à relancer le projet de « pipeline de la paix » entre l’Iran et le Pakistan, et devant normalement, à terme, aller jusqu’en Inde. Il reste à voir si ledit projet pourra résister aux pressions des Américains et des Saoudiens, particulièrement efficaces pour retarder la mise en œuvre de ce projet dans les années précédentes. Malgré tout, à Téhéran, on est devenu très optimiste pour les relations bilatérales : un Pakistan n’étant pas totalement aligné sur Washington et Riyad, coopératif dans la lutte contre les rebelles baloutches iraniens, refusant de choisir un camp dans la « guerre froide » moyen-orientale, est une « divine surprise » pour Téhéran.

 

Relation privilégiée

 

Mais ce réchauffement des relations avec l’Iran, confirmé avec l’élection d’Imran Khan, n’a pas signifié le « retournement d’alliance », fantasmé par certains conservateurs à Téhéran, contre l’Arabie saoudite. Les liens entre Islamabad et Riyad restent très importants. D’abord pour des raisons économiques : pas moins de 2 millions de Pakistanais travaillent en Arabie saoudite, et envoient chez eux 5 milliards de dollars par an. Plus largement, un soutien saoudien pourrait être un atout non négligeable alors que le Pakistan est au bord de la crise de sa balance des paiements.

 

On aurait tort, pourtant, de croire que les Saoudiens peuvent « tenir » les Pakistanais par leurs besoins financiers. C’est bien plutôt une situation de mutuelle dépendance et d’intérêts convergents qui existent entre les deux pays. L’armée pakistanaise reste en effet essentielle dans la sécurisation du royaume. Et aujourd’hui, l’Arabie saoudite a besoin du soutien d’Imran Khan pour sa « coalition islamique militaire contre-terroriste », fondée en décembre 2015 et regroupant quarante pays. Pour l’instant, cette coalition est surtout vue comme anti-iranienne et antichiite. Riyad veut éviter une telle coloration sectaire, insistant sur le fait que ses différends avec l’Iran sont d’ordre politique et non idéologique. Que le Pakistan, pays sunnite mais avec une forte minorité chiite (un cinquième de la population), et qui a prouvé son indépendance sur des sujets comme le Qatar ou le Yémen, affirme son soutien à la coalition renforcerait sa crédibilité.

 

D’autant plus si cela vient d’Imran Khan, qui doit en partie sa victoire à la minorité chiite, qui l’a plébiscité. C’est déjà cette caution pakistanaise que Riyad recherchait quand elle a nommé, en mai 2017, le général Raheel Sharif à la tête de la coalition. Le Premier ministre Khan a montré aux Saoudiens qu’il était partisan de préserver la relation privilégiée du Pakistan avec le royaume, par deux actions symboliques dès le mois d’août : son soutien dans la crise diplomatique avec le Canada, ainsi qu’à la campagne anticorruption voulue par le prince Mohammad ben Salmane, très critiquée en Occident. Les Saoudiens peuvent donc être rassurés : si le Pakistan est un pays indépendant, il reste un pays ami, dont le royaume a besoin.

 

Imran Khan pourrait donc être l’intermédiaire parfait entre Téhéran et Riyad. Mais Saoudiens et Iraniens sont-ils enfin prêts à se parler et à faire des compromis ? Les bons offices pakistanais seront forcément limités si les deux protagonistes ne sont pas de bonne volonté…

 

Didier Chaudet*, L’Orient le Jour (Liban) le 8 septembre 2018.

 

*Attaché scientifique à l’Institut français d’études sur l’Asie centrale, chercheur non résident à l’Islamabad Policy Research Institute et directeur de la publication du Centre d’analyse de la politique étrangère (www.capeurope.eu).