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 Un officier de police surveille la préparation des élections législatives, à Karachi, le 24 juillet.

Un officier de police surveille la préparation des élections législatives, à Karachi, le 24 juillet. AKHTAR SOOMRO/REUTERS

 

Le grand parti MQM, qui dominait par la violence la capitale économique du Pakistan, a été brisé par les militaires

 

De ses bureaux marquetés de pierre noire, au sommet d’une tour qui domine le centre de Karachi, Ziad Bashir s’inquiète : « La ville est en paix, on ne fait plus de politique ici en comptant les cadavres, mais les affaires sont mauvaises. Il nous faut enfin un gouvernement stable. » M. Bashir est le patron de Gul Ahmed, l’une des plus grandes entreprises de textile du Pakistan – la colonne vertébrale de l’économie, qui va mal. Il voit les jeunes de son milieu d’affaires se ruer vers des « deals » de court terme, dans l’immobilier et la Bourse, où l’argent est à l’abri de l’impôt et de l’instabilité politique.

 

M. Bashir a pourtant de quoi se réjouir. Sa ville, le grand port du sud du pays, a connu, le 25 juillet, ses premières élections générales pacifiques depuis trente ans. Et le résultat est saisissant. Le Muttahidda Qaumi Movement (MQM), qui dominait depuis 1987 ce monstre urbain de 20 millions d’habitants, a perdu son hégémonie. Le parti et ses rivaux avaient attisé une violence politique, ethnique et mafieuse qui apparentait Karachi à une zone de guerre. De véritables lignes de front séparaient les quartiers pauvres de la ville, où les forces de l’ordre ne s’aventuraient pas. Depuis septembre 2013, le MQM a pourtant été brisé par une opération menée par des paramilitaires, les Sindh Rangers, dirigés par des officiers de l’armée. Cette année, on dénombre à peine une trentaine de meurtres par mois, contre 3 200 au total en 2013.

 

Durant ce scrutin, l’implication des militaires dans le jeu politique a été dénoncée à travers tout le Pakistan. Nulle part elle n’a été aussi visible qu’à Karachi. Les électeurs des classes moyennes de la ville y ont pourtant souscrit : ils ont abandonné le MQM, écœurés par ses compromissions passées avec le gangstérisme, et se sont tournés vers le parti du nouveau premier ministre Imran Khan, le Mouvement du Pakistan pour la justice (PTI), soupçonné d’avoir les faveurs de l’armée. M. Khan a prêté serment avec sobriété, le 18 août : il a promis d’assainir une économie endettée et léthargique. Cela commence à Karachi, la capitale économique du pays.

 

Manque cruel d’eau

 

« Les chefs d’état-major des armées successifs n’ont cessé de le répéter : pacifier Karachi, c’est défendre le moteur de la croissance économique, garante de la sécurité nationale. Cela justifie au passage un rôle toujours plus important pour les forces armées dans la gestion des affaires intérieures du pays », relève Laurent Gayer, chargé de recherche au CNRS, affilié au CERI - Sciences Po.

 

Le MQM n’a survécu à ces législatives que dans les quartiers pauvres. Dans le bidonville d’Orangi Town, le parti fait encore figure de rempart pour les « mohajirs », les descendants des réfugiés d’Inde lors de la partition de 1947, parlant l’ourdou et majoritaires en ville. Orangi est encerclé de collines pachtounes, une minorité ethnique venue du Nord-Ouest, à la frontière afghane.

 

Orangi Town est à l’abandon. Quelques jours avant le vote, à la nuit tombée, des feux d’ordures éclairaient seuls l’une des principales avenues de la zone. Le ramassage des déchets n’a pas eu lieu depuis longtemps. Le quartier n’est alimenté en électricité que neuf heures par jour, et l’eau manque cruellement. Sur le boulevard, ce soir-là, une foule s’est soudain massée autour du camion-citerne d’une compagnie privée. Elle l’immobilise. Des enfants accourent avec des bidons. Le chauffeur ne peut rien faire : il laissera le quartier siphonner sa cuve.

 

« Aucun projet de développement n’est plus lancé ici, aucun investissement. La population ne cesse d’augmenter, mais nous ne recevons pas un litre d’eau de plus », affirme Aminul Haque, un parlementaire du MQM, réélu le 25 juillet. M. Haque tient à montrer patte blanche : « Nous avons expulsé du parti des dizaines de cadres » liés aux gangs, dit-il, et « nous poursuivons une politique du vivre et du laisser-vivre, non violente ».

 

Le MQM a fourni deux ministres à M. Khan, qui avait besoin de l’appui de petits partis pour former son gouvernement dans la capitale, Islamabad. Grâce à ce patronage, il espère échapper à la répression de l’armée, et résister à son rival, le Parti du peuple pakistanais (PPP), qui tient la province du Sind, où se trouve Karachi.

 

Le PPP a lui aussi subi une humiliation, le 25 juillet. Il a été vaincu dans le quartier ouvrier déshérité de Lyari, son fief, par le candidat de M. Khan, et par un mouvement islamiste radical, réputé proche de l’armée. Dès le 1er juillet, le fils de l’ex-première ministre Benazir Bhutto, Bilawal, chef du PPP à 29 ans et candidat à Lyari, avait été chassé du quartier à coups de pierres. Dans ce dédale de venelles proche du port, on révérait pourtant sa famille depuis trois décennies. « Ce n’est pas la faute de Bilawal, mais ils ne gouvernent que pour remplir leurs poches », lançait à la veille du scrutin Abdullatif Hingoro, 63 ans, un leader local de la communauté koutchi, l’ethnie qui a été la première victime des gangs, soutenus par le PPP.

 

M. Hingoro en a assez de négocier l’accès à l’eau potable de sa portion de quartier avec les hiérarques du PPP, à la veille de chaque scrutin. Il n’a pas non plus apprécié que l’héritier des Bhutto se présente en ticket avec un candidat réputé lié à la mafia locale. C’était pourtant un progrès : aux élections de 2013, le PPP avait donné les clés de Lyari à des gangs baloutches, qui ont longtemps exécuté ses basses œuvres.

 

L’armée a depuis arrêté leurs principaux dirigeants. Certains ont fui ou ont été tués dans des échanges de tirs. On soupçonne fortement des exécutions extrajudiciaires. « Les voisins n’hésitent plus à dénoncer ceux qui reviennent, dit le conseiller municipal Abubakar Baloch, membre d’un petit parti islamiste, le Jamaat-e-Islami. Mais cela cessera dès que les paramilitaires des Rangers quitteront le quartier. »

 

Mais les quelque 15 000 rangers qui tiennent Karachi ne donnent aucun signe de départ. Leurs fortins se dressent à chaque grand carrefour de Lyari – avec le temps, des fleurs ont fini par pousser dans la terre des murets anti-explosion. Dans les usines, ils remplacent les gros bras des partis, pour briser les grèves. Les zones industrielles et commerçantes aident discrètement à financer leurs points de contrôle. « L’armée et les rangers nous l’ont assuré : quel que soit le parti au pouvoir, ils ne feront aucun compromis sur la sécurité », se félicite Atiq Mir, le patron de l’association des commerçants de la ville. Même si nul n’a eu le courage de saisir les armes, qui pullulent – un pistolet chinois se loue à la journée pour une trentaine d’euros.

 

« Redescendre dans la rue »

 

Depuis janvier, le règne des forces de sécurité sur Karachi a connu un retour de bâton. La crise est née dans une « ville nouvelle » des quartiers nord pachtouns. C’est le terrain de l’officier de police Rao Anwar, qui a revendiqué avoir tué plus de 400 talibans depuis 2013. Parmi eux s’est trouvé, le 13 janvier, Naqibullah Mehsud, un jeune Pachtoun qui rêvait de mannequinat. M. Anwar a prétendu qu’il avait été abattu les armes à la main, dans une opération « antiterroriste ».

 

Sa mort a suscité des manifestations dans tout le pays : une grande marche de « défense des Pachtouns », partie des régions tribales de la frontière afghane, où l’armée a mené, entre 2014 et 2016, d’importantes opérations contre les talibans. En juillet, peu avant le vote, M. Anwar a été discrètement libéré sous caution. « C’est une grande injustice. Nous n’avons d’autre choix que de redescendre dans la rue et de saisir la Cour suprême », selon Munir Mehsud, un cousin de Naqibullah.

 

« Même au sein de la police, Rao Anwar suscite de la haine. Il traîne trop d’accusations de corruption. Mais il faut rendre son dû au diable : le MQM l’a pris pour cible dès les années 1990, puis les djihadistes. Il faut du courage pour monter ainsi au front », dit l’officier de police et auteur de polars Omar Shahid Hamid, l’un des « héros » de l’épuration de Karachi.

 

Le PTI d’Imran Khan a emporté le vote des quartiers nord, en présentant des candidats pachtouns – une nouveauté. Ils ont fait campagne contre les exactions des forces de l’ordre, dont le nombre s’est réduit après la mort de Naqibullah Mehsud. Ils auront la tâche de faire un pont entre le pouvoir et une population échaudée, qui craint le retour de mouvements islamistes radicaux, tolérés par l’armée. « Les gens ont encore peur », déplore Abubakkar Yousafzai, jeune acteur associatif pachtoun, et, entre les intimidations des militants islamistes et la pression des forces de l’ordre, « l’espace se réduit pour les défenseurs des droits de l’homme ».

 

Louis Imbert, Le Monde.fr le 21 août 2018.