Blue Flower

 

  

Imran Khan, samedi, à Islamabad. - Crédits photo : HANDOUT/AFP

 

 

 

Pour bâtir un État providence, le nouveau premier ministre promet d'endiguer l'évasion fiscale, pratiquée y compris par ses ministres.

 

Est-ce le début d'une nouvelle ère au Pakistan ? C'est le message qu'a voulu faire passer le nouveau premier ministre, Imran Khan, le week-end dernier. Le chef du Parti de la justice (PTI) arrivé en tête des législatives de juillet a prêté serment samedi, avant de prononcer un discours à la nation dimanche. Il a énoncé sa feuille de route et les ministres ont pris leurs fonctions lundi. À eux de bâtir l'État-providence islamique promis par leur chef.

 

Dans son allocution, Imran Khan a énoncé trois priorité s: lutte contre la fraude fiscale, contre la corruption et baisse du train de vie de l'État. Il n'a guère le choix. « Le Pakistan traîne une dette de 28.000 milliards de roupies » (200 milliards d'euros, soit 80 % du PIB), a-t-il martelé. La banque centrale a moins de deux mois de réserve de change. Pour éviter la crise, trois options sont sur la table: une aide du FMI, un financement des banques de développement multilatéral ou l'assistance de l'allié chinois.

 

Quel que soit le scénario, Imran Khan est conscient que le bailleur de fonds exigera des réformes. En outre, le chef du gouvernement ne veut pas se contenter d'assainir les finances publiques. Dimanche, il a promis de « rehausser le niveau dans les écoles publiques et de mettre en classe les 22,5 millions d'enfants qui ne sont pas scolarisés. […] Nous allons instaurer une assurance santé pour les plus pauvres afin qu'ils aient accès aux soins ». À cela s'ajoute la promesse de «construire 5 millions de logements à bas prix ». Imran Khan s'inscrit dans la continuité de son slogan de toujours : l'avènement d'un «nouveau» Pakistan.

 

Concrétiser une telle ambition

 

Le doute plane sur sa capacité à concrétiser une telle ambition. La première difficulté concerne la réforme fiscale. «  800.000 personnes payent des impôts dans ce pays de 200 millions d'habitants », a-t-il déploré dimanche. Il sera d'autant plus compliqué de changer cela que la classe politique est championne en matière de fraude. D'après le Centre pakistanais pour le journalisme d'investigation, 60 % des candidats aux législatives ne payent pas d'impôts.

 

Cette impunité se reflète jusque dans le gouvernement, comme le révèle le répertoire fiscal des parlementaires publié par le Bureau fédéral des impôts (FBR), ainsi que les déclarations des candidats soumises à la commission électorale. Sur seize ministres, trois n'ont pas payé d'impôt sur le revenu depuis trois ans. Et au moins neuf, pourtant hommes d'affaires et propriétaires terriens, se sont acquittés de sommes qui n'ont pas dépassé 13 % de leurs revenus en 2017, deux payant même moins de 5 %.

 

Parfois, le montant consenti au fisc étonne. Entre 2014 et 2016, la ministre pour la Coordination entre les provinces, Fehmida Mirza, n'a jamais réglé plus de 600 euros par an. Khalid Siddiqui, ministre des Télécommunications, n'a pas payé d'impôt en 2015 et s'est acquitté de moins de 250 euros par an en 2014 et 2016. Enfin, le ministre de la Santé a déclaré dans son formulaire de candidature détenir 412.000 euros en liquide sur son compte bancaire, alors qu'il n'a pas déboursé d'impôt sur le revenu depuis au moins trois ans.

 

Le changement sera d'autant plus difficile que, pour gagner les législatives et former une coalition, Imran Khan s'est appuyé sur des politiciens de longue date, au lieu de renouveler le personnel existant. Parmi ses seize ministres et cinq conseillers, douze ont servi sous la dictature du général Musharraf dans les années 2000. Cinq ont servi dans des gouvernements du Parti du peuple pakistanais (PPP) avant de rejoindre le PTI sur le tard. « Imran Khan a énoncé des réformes ambitieuses. Dommage qu'il ait choisi des personnalités symbole d'immobilisme », a constaté le quotidien Dawn dans son éditorial lundi.

 

Emmanuel Derville, Le Figaro.fr le 20 août 2018.