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Premier nationaliste hindou à diriger l’Inde en 1996, puis entre 1998 et 2004, Atal Bihari Vajpayee est mort à l’âge de 93 ans.

 

 

 

Atal Bihari Vajpayee, le 4 avril 1991.

Atal Bihari Vajpayee, le 4 avril 1991. DOUGLAS CURRAN / AFP

 

 

 

Et soudain l’Inde entière s’est mise à parler d’une seule voix, laissant de côté ses divisions. Il est 17 heures, jeudi 16 août, lorsque sa mort, à l’âge de 93 ans, est annoncée. Atal Bihari Vajpayee a été le premier nationaliste hindou à diriger l’Inde en 1996, puis entre 1998 et 2004.

 

Les hommages affluent comme rarement dans un pays plutôt habitué aux divisions et aux invectives. « Il était la voix du consensus dont l’Inde a aujourd’hui besoin », dit de lui un responsable du parti du Congrès, dans le camp politique adverse. Son ancienne opposante Sonia Gandhi rend hommage au « patriote », à « l’homme au grand cœur et à l’esprit magnanime ». Un commentateur politique parle avec nostalgie d’un temps où le premier ministre Indien « donnait des conférences de presse et acceptait la contradiction ».

 

Avec la mort d’Atal Bihari Vajpaye, les Indiens font aussi le deuil d’une nation où les opinions divergentes n’empêchaient pas la convergence des idéaux, pour un pays pluriel et tolérant. Atal Bihari Vajpayee a creusé le sillon du nationalisme hindou dans la politique, en participant, en 1980, à la création du Parti du peuple indien (Bharatya Janata Party – BJP). Le pari est alors gigantesque, dans une Inde dominée par un seul parti depuis l’indépendance en 1947, celui du Congrès. Pour sa première élection, en 1984, le parti ne remporte que deux sièges au Parlement. « C’est grâce à sa persévérance et à ses combats que le BJP a été construit, morceau par morceau », a souligné l’actuel premier ministre Indien, Narendra Modi.

 

Un certain esprit de conciliation

 

Atal Bihari Vajpayee, né en 1924 dans le centre de l’Inde, était un nationaliste hindou modéré. Même si la formule peut sonner comme un oxymore, c’est la ligne politique qu’il a suivie, peut-être par conviction, sûrement par calcul politique. Pour devenir premier ministre à la fin des années 1990, il doit composer avec d’autres partis régionaux afin de former une coalition. « Il représentait la dernière phase de la politique nationaliste hindoue, où le nationalisme hindou devait s’accommoder du centre de gravité naturel de l’Inde plutôt que de le remodeler », estime Pratap Bhanu Mehta, recteur adjoint de l’université Ashoka, à Delhi.

 

Lorsque l’Etat du Gujarat est en proie à des émeutes religieuses sanglantes, en 2002, Il n’hésite pas à sermonner son dirigeant d’alors, un certain Narendra Modi, accusé d’avoir laissé les violences prospérer en direction des musulmans : « Un dirigeant ne doit pas faire de différences entre les citoyens. Il ne doit y avoir aucune discrimination sur la base de la naissance de la caste ou de la religion. »

 

Ce qui distingue Atal Bihari Vajpayee des nationalistes hindous, c’est un certain esprit de conciliation et une admiration sans borne pour Jawaharlal Nehru. Poète et orateur hors pair, il prononce l’une des plus belles oraisons funèbres à la mort de celui-ci en 1964 : « Il était un serviteur de la paix et un messager de la révolution, il était un serviteur de la non-violence et un défenseur des armes pour défendre la liberté et l’honneur. » Peut-être qu’Atal Bihari Vajpayee parlait aussi de lui.

 

 

 

 

Cérémonie à New Delhi, le 17 août.

Cérémonie à New Delhi, le 17 août. ADNAN ABIDI / REUTERS

 

 

 

Tentative de relations avec le Pakistan

 

Conscient qu’un nationaliste comme lui ne pouvait pas être accusé de sacrifier les intérêts de son pays, il en a profité pour négocier un accord de paix avec le Pakistan. En vain. Lors de son mandat, l’Inde et le Pakistan n’ont jamais été aussi proches à la fois de la guerre et de la paix. En 1999, il se rend en bus au Pakistan pour rencontrer son homologue, Nawaz Sharif, et organiser un sommet de la paix. Quelques mois plus tard, les armées des deux pays s’affrontent dans les hauteurs de l’Himalaya, au Kargil.

 

En 1998, il autorise la conduite des essais nucléaires de Pokharan (Rajasthan), s’attirant les critiques de la communauté internationale. La France est l’une des rares nations à ne pas lui jeter le discrédit et signe, avec l’Inde, cette même année, un partenariat stratégique qui sert encore de cadre aux relations diplomatiques entre les deux pays.

 

Il est aussi l’un des rares dirigeants Indiens à avoir mené des réformes économiques libérales, en privatisant des entreprises publiques, et à lancer des projets d’infrastructure, comme la construction d’un « quadrilatère doré » reliant les quatre coins du pays par des autoroutes.

 

En 2004, il se présente pour la dernière fois aux élections avec le slogan « L’inde qui brille ». Sa défaite l’éclipsera de la vie politique.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr  le 18 août 2018.

 

 

 

 

 

 

Atal Bihari Vajpayee en quelques dates

 

25 décembre 1924 Naissance à Gwalior, dans l’Etat du Madhya Pradesh (Inde)

1957 Devient membre du Parlement indien

1975-1977 Emprisonné pour opposition à l’état d’urgence déclaré par la première ministre Indira Gandhi

1977-1980 Ministre des affaires étrangères

Mai 1996 Premier ministre (pendant treize jours)

1998 Premier ministre

Octobre 1999 Obtient son troisième mandat de premier ministre, jusqu’en 2004

16 août 2018 Mort à New Delhi